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14/07/2018 10h:38 CET | Actualisé 14/07/2018 10h:38 CET

La chanson populaire

Georges MERILLON via Getty Images

Employer cette expression “la chanson populaire” paraît de nos jours un peu rétro comme si on faisait allusion à la période dite d’entre-les-deux-guerres, voire plus précisément à celle du Front populaire de 1936. A cette époque-là il  y a eu de grandes et célèbres chanteuses auxquelles on donnait ce nom  de “chanteuses populaires ” et parmi elles il y en a une  qui a  des raisons particulières d’être connue en Algérie, puisqu’on entend tout au long une de ses très belles chansons dans le film Pépé le Moko  qui est justement de 1936.

Il s’agit de Fréhel qui avait déjà un certain âge à l’époque puisque née en 1891  et qui si l’on en juge par cette chanson chargée de nostalgie se croyait déjà au bout de son parcours. En fait, la raison pour laquelle le réalisateur Julien Duvivier a inséré cette chanson dans son film est qu’elle lui paraît en accord avec les sentiments intimes de son héros Pépé alias Jean Gabin.

Celui-ci en effet malgré le prestige et le pouvoir dont il dispose dans son repli de la Casbah est hanté par le désir de retrouver le seul lieu cher à son cœur, qui est le Paris populaire de sa jeunesse, celui-là même dont la chanson de Fréhel déplore la disparition ;  ne nous privons pas d’en lire le célèbre refrain à défaut  d’en entendre la musique :

Où est-il mon moulin de la Place Blanche?
Mon tabac et mon bistrot du coin?
Tous les jours étaient pour moi Dimanche!
Où sont-ils les amis les copains?
Où sont-ils tous mes vieux bals musette?
Leurs javas au son de l’accordéon
Où sont-ils tous mes repas sans galette?
Avec un cornet de frites à dix ronds
Où sont-ils donc?

On comprend par là que la chanson populaire doit son beau nom au fait qu’elle allie la qualité de la musique à celle des paroles, dans un registre qui s’adresse directement à la sensibilité.

On arrivera sûrement à la même conclusion si l’on prend maintenant un exemple en Algérie, où chanson populaire n’est pas loin de signifier chanson Kabyle, non par quelque préjugé qui exclurait d’autres catégories mais par l’effet d’un simple constat : nul besoin de citer des chiffres pour évoquer l’incroyable succès de celle que tout le monde connaît depuis qu’elle a été lancée par Idir (né en 1949) dans un de ses premiers enregistrements, alors qu’il avait 27 ans :“a vava inouva” (1976).

A partir de ce succès immense, on a évidemment beaucoup réfléchi à ce qui pouvait en être la cause, et pour résumer le plus intéressant de ce qui a été dit à ce propos, c’est que sous les apparences d’une très grande simplicité, le travail accompli par le très habile Idir dans cette chanson est en fait fort complexe, alliant le folklore traditionnel kabyle à différentes modernisations, principalement dans la musique, mais de manière à ce que la continuité soit assurée entre passé et présent.

Donnons-nous le plaisir de l’entendre à travers quelques paroles traduites en français (dans un enregistrement de 1992) :

Je t’en prie père Inouba ouvre-moi la porte
O fille Ghriba fais tinter tes bracelets
Je crains l’ogre de la forêt père Inouba
O fille Ghriba je le crains aussi.

Le vieux enroulé dans son burnous
A l’écart se chauffe
Son fils soucieux de gagne pain
Passe en revue les jours du lendemain
La bru derrière le métier à tisser
Sans cesse remonte les tendeurs
Les enfants autour de la vieille
S’instruisent des choses d’antan

Réfléchissant aux raisons pour lesquelles une chanson comme celle-ci est incontestablement populaire (qui dira le contraire !), on constate avec quelque étonnement que quelque chose passe à travers elle même  pour ceux qui n’en comprennent pas les paroles ; mais encore faut-il ajouter aussitôt que ces paroles, même incomprises, jouent pourtant leur rôle émotionnel.

e que dit parfaitement bien un internaute qui évoque avec subtilité sa propre expérience à ce sujet : la première fois qu’il a entendu cette chanson, il n’en savait pas les paroles, et pourtant dit-il, elles ont évoqué des souvenirs enfouis en lui et des émotions profondes auparavant refoulées. Il semble que la musique suggère les paroles et en donne le sens, et surtout qu’elle est susceptible de faire qu’un grand nombre de gens se sentent personnellement concernés.

On dira peut-être que la chanson populaire appartient à l’âge des “chansons  à texte”, un âge qui selon certains serait révolu. C’est une opinion très discutable, comme le prouvent les paroles chantées par certains rappeurs qui les chargent au contraire d’une très forte signification. Prenons-en l’exemple dans ce que dit le rappeur Médine, inspiré par un livre de l’écrivain Salah Guemriche, son “Dictionnaire français des mots d’origine arabe”(2007) . Le rappeur y trouve une occasion de revendiquer dignité et savoir, auprès de ceux qui ne sont que trop tentés de les lui refuser : 

Tu nous exclus ? On explose le taux de réussite
Même avec les maths la France ne nous calcule pas
Même après des siècles de présence orientale on n’est qu’inculpables
Charles Martel stoppa des hommes mais pas leurs mots
Ils peuvent nous virer de leurs écoles ils ne stopperont pas nos mômes

Que le rap soit une forme de chanson populaire peut étonner parce que ce n’est pas une expression qu’un rappeur emploierait. Mais il se pourrait que cela en soit pourtant une nouvelle variante : que l’on se reporte à Claude François quand il chantait « Chanson populaire » (sortie en 1973) : on n’est pas si loin de ce qu’est un rappeur d’aujourd’hui!