TUNISIE
08/05/2018 14h:51 CET

La banalisation de la violence dans les stades tunisiens, un mal incurable?

La succession d’évènements déplorables dans les enceintes sportives ne cesse de ternir l’image du football tunisien

Zoubeir Souissi / Reuters

Depuis la révolution, les actes de violence n’ont eu de cesse de s’aggraver dans les enceintes sportives tunisiennes, laissant présager d’innombrables huis clos.

Ces troubles ne sont néanmoins que le reflet de maux dont est victime la société tunisienne, rappelant que le football tunisien est loin d’être un long fleuve tranquille.

Déplorables et répétitifs, ces faits laissent alors subsister une interrogation, celle de savoir le football tunisien s’en sortira indemne, ou restera enchaîné dans ses travers. 

Pour comprendre la présence et la récurrence de ces phénomènes, il faut remonter dans l’histoire, pour remarquer que la violence tire son essence d’un malaise social, ancré dans la société tunisienne et qui ne fait que s’accroitre.

Force est de constater que ces violences ont émergé durant le régime de Ben Ali, matérialisant alors probablement un des seuls -voire l’unique- moyen de manifester son mécontentement contre le régime en place. La particularité du football tunisien réside alors dans le fait que celui-ci demeurait être intimement lié au pouvoir politique en place et ce, depuis les années 1990. (Par exemple, la mainmise du gendre de l’ancien président Ben Ali, Slim Chiboub sur l’Espérance de Tunis.)

Dès lors, plusieurs problèmes font surface: neutralité inexistante, arbitres soudoyés ou encore manque de clarté dans la gestion des clubs. Ces exemples non exhaustifs ne font qu’hausser le ton de supporters las de cette situation, et ne trouvant comme seul refuge de contestation, que l’usage de la violence.

Par la suite, la révolution n’a fait que lever le voile sur ce problème. L’ambiance festive et les performances sportives laissent alors place à un tout autre spectacle, celui d’innombrables contrôles aux entrées des stades, et une présence policière accrue. Comme l’a récemment soulevé Amine Mougou, porte-parole de la FTF, ces incidents témoignent “d’un phénomène social dépassant le sport et allant à l’encontre de ses valeurs, la tension se répercutant ainsi dans les enceintes sportives”.

FETHI BELAID via Getty Images

 

Ce triste constat se conjugue à l’importante ferveur que suscite le football dans la société tunisienne, qui demeure au centre des discussions des citoyens, fervents défenseurs de leurs couleurs footballistiques. Le traditionnel derby opposant l’Espérance de Tunis à son rival de toujours, le Club Africain, en constitue d’ailleurs l’illustration classique: les rues se retrouvent désertes le temps de 90 minutes. Cet engouement se mêle alors malheureusement à d’autres facteurs, laissant dépérir à petit feu l’essence festive du football en Tunisie.

Plus récemment, un évènement tragique a apporté une ultime ombre au tableau, qui peut être résumée en deux mots : t3alem 3oum (“apprends à nager”).

Le paysage sportif tunisien est une nouvelle fois ébranlé par des évènements extra sportifs, dont le jeune supporter Omar Laabidi en a fait les frais. Le 31 mars dernier, il décède noyé dans les eaux de l’Oued Meliane, près du stade de Radès, suite aux heurts intervenus lors de la rencontre opposant le Club Africain à l’Olympique Médenine. Selon son frère, il aurait été obligé par la police à sauter dans l’eau et ce, malgré ses nombreux appels à l’aide, ne sachant pas nager. Un des policiers lui aurait alors sordidement répondu: apprends à nager!

Rapidement, la toile se saisit de cette mort tragique, partageant alors le hashtag « #تعلم_عوم » (apprends à nager), que ce soit par les tunisiens ou les ressortissants tunisiens vivant à l’étranger.

D’autre part, il faut aussi se placer de l’autre côté de l’échiquier pour remarquer que les policiers sont également aux premières loges des manifestations de violence, faisant ainsi l’objet d’attaques en tous genres. Lors de la 18ème journée de la ligue 1 de football professionnel, près de 38 agents des forces de sécurité ont été victimes de jets de pierre ou encore de chaises.

Ces derniers évènements laissent alors émerger de nombreuses interrogations, avec comme point d’orgue la fragilité du sport tunisien. En effet, les violences dans les stades viennent s’ajouter aux multiples soucis que connaissent les entités sportives. En Tunisie, la présence de stadiers fait défaut, la sécurité étant uniquement assurée par les forces de l’ordre. Cela ne fait alors que nourrir la colère des ultras, qui recourent alors massivement à l’usage de l’expression A.C.A.B jalonnant les murs des rues tunisiennes.

FETHI BELAID via Getty Images

 

Cette absence d’encadrement approprié s’ajoute aux innombrables huis clos planant sur le championnat tunisien.

Incontestablement, l’affluence du public dans les stades constitue un atout économique pour leur trésorerie. Or, la succession de huis clos représente un manque à gagner et, plus largement un appauvrissement des clubs (alors que de l’autre côté de la méditerranée, certains stades atteignent une affluence de près de 80 000 spectateurs par match, les clubs tunisiens restent figés sur les quotas de places mises en vente …)

Bien qu’est affiché un souhait persistant d’éradiquer la violence des stades dans l’optique d’accroitre l’affluence lors des matchs, une politique de “tolérance zéro” est paradoxalement mise en place, en répondant à la (supposée) violence par la violence. Le renforcement des dispositifs policiers autour des stades ne fait alors que renforcer les tensions, laissant sous-entendre que supporter devient inévitablement synonyme de fauteur de trouble, voire de “hooligan”.

La succession d’évènements déplorables dans les enceintes sportives ne cesse de ternir l’image du football tunisien, mais devient paradoxalement un spectacle récurrent et habituel, n’étant simplement que l’effet miroir de l’état de la société, gangrénée entre autres, par un chômage de masse et une violence policière persistante. L’inertie du ministère des sports ne fait que confirmer ce constat, ne cherchant pas à apporter un traitement de fond à ce problème réellement installé.

A maintes reprises, des voix s’élèvent pour demander à ce que des mesures soient prises et, parallèlement, les actes de violences n’ont de cesse de s’aggraver, atteignant leur paroxysme. Et pour cause, les supporters et les autorités ne sont pas les uniques acteurs de ces scénarios : à ceux-ci s’ajoutent également les agressions envers les arbitres, entre les joueurs, ou encore envers les dirigeants.

A ces maux, la fédération répond par l’usage du huis clos, étant certes une mesure punitive mais loin d’être correctrice. Les multiples huis clos infligés aux clubs ne représentent qu’un pansement sur une plaie récidivante, laissant alors s’interroger si le remplissage des stades deviendra un jour possible ou demeure tout simplement une utopie …

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.