LES BLOGS
15/04/2018 14h:50 CET | Actualisé 15/04/2018 14h:50 CET

La balade du président

Ramzi Boudina / Reuters

 C’était un lundi idéal pour une balade sur la place des martyrs. Ni trop froid ni trop chaud. Juste ce qu’il fallait pour se dégourdir des jambes ou dégripper des roues. Le temps idéal pour respirer l’air réconfortant d’Alger et oublier le temps d’une balade, les odeurs d’iode et les parfums d’éther de sa résidence médicalisée de Zeralda.

Le jour parfait pour troquer les “tic-tac” de l’horloge de sa chambre qui compte le temps qui s’écoule, par des “tahya” qui lui souhaitent l’éternité. Vivre encore, pour un petit instant, l’illusion de la sublimité éternelle.

Oui, ce lundi était un beau jour pour une balade ; il lui a permis d’écouter chanter une popularité surfaite et de se rappeler aux souvenirs des foules contrefaites. De humer l’odeur de la poudre et d’entendre tirer en l’air des barouds d’honneur, comme on annonce une défaite.

Bien sûr, les tambours ont roulé à la place des Martyrs. Cela rehausse l’aspect folklorique de la cérémonie. Lui donne son allure solennelle. Permet de bomber torse et ego. Emplis d’une joie percutante. Cela envoûte les esprits sceptiques et chasse les derniers doutes : il se baladera encore président pour cinq ans.

La zorna a retenti aussi. Elle a épaissi la parade. Sans elle, la fête n’est qu’un baptême de pauvres. Elle serait presque un enterrement. Surtout, ne pas évoquer ce qui rapproche de la tombe. Ne parler que d’éternité ou du cinquième mandat. Apporter les «ghaïtas ». Les faire hurler. Il paraît qu’elles éloignent la mort. Elles l’endorment, la trompent comme on berne un serpent. Des serpents, il y en avait sur le chemin du psylle (charmeur de serpents), comblés par la présence de celui qui les dompte.

Oui, tout était parfait. On a même balayé les rues d’Alger de ses déchets et de ses mendiants. Refait une beauté aux arbres, maquillé leurs troncs pollués à la chaux et orné de coiffure afro. On a peint les trottoirs, déployé des milliers de drapeaux et les posters géants.

Les posters ont ceci d’utile qu’ils figent le temps et renvoient une image d’un grand homme debout. Souriant. La main sur le cœur et le cœur sur la main. Magnanime, protecteur, qui plane sur nos têtes comme un dieu.

Oui, c’était une belle journée pour une parade. Pour voir des gens s’incliner et pendre à sa main fragile et décharnée, à ne plus desserrer la poignée. Pendre à un mot, à un battement de lèvre, à une ride, au pli lourd d’une paupière surmenée.

Mais ça restait un jour idéal, pour entrevoir quelques-uns des sept cent mille abonnés du FLN. Un parti crypté, que même les meilleurs décodeurs politiques ne déverrouillent. Un parti où le militant est inscrit aux abonnés absents. L’abonnement ne se paie qu’en youyous ou en cris de ralliement.

Cinq, qu’on faisait de la main en sa direction. Cinq, qu’on l’implorait derrière les barricades à sa sortie de la mosquée Ketchaoua. Et lui, du haut des marches, au loin, songeur, il fixait de ses yeux fatigués, toute cette foule bouillonnante et ses posters froids.

Derrière son vieux regard errant, entre un souvenir coriace de jeunesse et un poster qui l’accroche au présent, entre ces mains qui crient cinq et les youyous qui l’empoignent, la sortie mémorable de ce lundi dans les rues d’Alger, lui ont permis d’oublier le temps d’une balade, les odeurs d’iode et les parfums d’éther de sa résidence médicalisée de Zeralda.