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16/07/2019 09h:59 CET | Actualisé 16/07/2019 09h:59 CET

L’identité individuelle, lieu de la coexistence harmonisée des héritages culturels de l'Algérie

Anadolu Agency via Getty Images

Arabité, Amazighité, Islamité et Algérianité défilent comme des boules de billard dans le champ médiatique. Le débat est vif et tendu. Heureusement que le Mouvement populaire du 22 Février a apporté de la tolérance et le besoin d’union. Un léger apaisement en découle. Mais le fond du problème demeure : comment concilier les points de vue et sortir de la confrontation idéologique ?

Des héritages culturels idéologisés

Arabité, Amazighité et Islamité se transforment vite en arabisme, berbérisme et islamisme. D’héritages culturels, ils deviennent des systèmes politico-idéologiques. Par l’intrusion de la politique, ils prétendent au statut de mode de société. Ils présentent même des prolongements extérieurs par leur revendication de l’appartenance à un monde arabe, islamique ou amazigh nord-africain. Leur référence à une supranationalité est leur dénominateur commun. Ce qui ne préjuge pas forcément d’une opposition au nationalisme. Leur terrain commun d’implantation reste l’Algérie qu’ils veulent dessiner selon les contours de leurs opinions. Ces idéologies culturalistes partagent l’idée que la Société est un projet planifié à construire selon leur rationalité respective. C’est pourquoi, elles se heurtent toutes à l’édifice historique qui même « s’il est l’œuvre des hommes, n’en est pas un projet pensé et planifié ». C’est donc cet ordre spontané qui oppose la résistance tenace à leurs projets. Pour s’en tenir à l’exemple de l’arabisation forcée, qui aurait pu penser que la langue arabe soit écrite en caractères latins ou que des mots français soient régulièrement écrits en caractères arabes comme le montre cet appel qui suit les vidéos ou écrits sur les réseaux sociaux : ”#بارتاجي” Partagez ! Tôt ou tard et hélas avec des dommages importants, l’ordre spontané de la Société, c’est-à-dire l’action non coordonnée des hommes met en échec ces projets volontaristes. Pas étonnant aussi que ceux qui croient que tout est coordonné, organisé et planifié crient au complot !

Des lectures singulières de l’histoire de l’Algérie

Chacun de ces systèmes idéologiques fournit une lecture exclusive de l’histoire de l’Algérie.  Focalisation sur l’histoire de l’Islam, insistance sur les liens avec les pays du Moyen-Orient ou intérêt soutenu à l’Algérie antique, ces lectures idéologiques instrumentalisent l’histoire et dans une période de fort intérêt des Algériens à leur histoire apportent un savoir qui comble un espace laissé par l’école, l’université et les médias. D’où une bonne distribution de leurs récits historiques parmi les citoyens. Cette diffusion d’une histoire partielle et partiale de l’Algérie ne suffit pas à emporter l’adhésion.  Le problème c’est que si incontestablement les événements passés posent leurs marques sur les événements présents, ils ne sont pas totalement identifiés et leur influence est loin d’être totalement appréhendée. L’histoire ne se réduit pas à une fonction linéaire dont on préviendrait le déroulement. L’histoire est faite de surprises et la meilleure illustration est l’émergence de ce puissant mouvement populaire pacifique spontané du 22 Février 2019.

Des conceptions collectivistes ou communautaires

Ces courants culturalistes définissent toute la Société comme champ d’application de leurs conceptions. Tous les Algériens doivent être musulmans, arabes et reconnaitre leur héritage amazigh. La constitution algérienne abonde dans ce sens par une définition politique de l’identité nationale conçue comme l’agrégation des trois « facteurs identitaires » avec une pondération différenciée. Cette lecture de l’identité nationale s’impose donc aux Algériens collectivement. Pas étonnant que la manifestation de l’appartenance au monde amazigh nord-africain par le déploiement de l’emblème le symbolisant soit réprimée au nom de « l’unité nationale » en violation flagrante de la liberté d’expression et des sentiments unitaires pourtant proclamés avec grande visibilité. 

Des tendances hégémoniques et donc étatistes

Dès lors que l’idée de pouvoir d’une manière volontariste dessiner les contours de la Société imprègne les tenants de ces différents courants culturalistes, le recours à la contrainte et à la coercition est inscrit dans leur démarche. Pour cela, il se trouve un moyen tout indiqué, l’Etat, qui offre l’avantage de posséder “le monopole de l’usage de la force”. Ces courants culturalistes attendent donc de l’Etat de faire adopter des lois et règlements qui imposent aux citoyens l’adoption d’un mode de vie et l’usage de leur langue respectivement élue par eux. Le mouvement d’arabisation de l’enseignement et de la Société menée au pas de charge a constitué une véritable oppression linguistique vis-à-vis des citoyens utilisateurs des parlers régionaux ou de la langue française. La tentation autoritaire est également présente dans la revendication d’officialisation de la langue amazighe. L’intolérance qui prévaut dans la vie religieuse renseigne bien sur l’hégémonisme collectiviste ou communautaire des autorités religieuses et malheureusement de nombreux citoyens à qui est étrangère toute idée de liberté de conscience et de culte.

L’Algérianité ? Une fausse solution.

L’idée d’algérianité est consubstantielle à l’idée de modernité. Elle s’est imposée dans les années 90, pendant « la décennie noire », comme réponse à l’islamisme et comme dépassement des courants culturalistes qui tirent leur origine des sociétés traditionnelles, parmi lesquelles le berbérisme. La société moderne considérée comme antagonique à la société traditionnelle se dotait ainsi de sa propre définition de l’identité nationale. Portée par des courants politiques  “démocrates et progressistes”, elle constituait l’issue qui rendait aux Algériens l’assimilation de leurs héritages culturels et l’ouverture ”à la culture universelle”. Un linguiste l’a défini dernièrement dans la presse nationale comme « une synthèse ». C’est justement là qu’elle marque sa limite. A la différence de la synthèse chimique qui est “un enchaînement de réactions chimiques mis en œuvre volontairement par un chimiste pour l’obtention d’un ou de plusieurs produits finaux, parfois avec isolation de composés chimiques intermédiaires.”, la synthèse des cultures n’obéit pas à des protocoles maitrisés et programmables. Quand elle est le produit de l’histoire d’une communauté et qu’elle s’est imposée spontanément à des populations par un processus d’évolution et d’imitation, on pourrait parler de synthèse pour qualifier le produit final sans en comprendre forcément le processus. Mais dans le cas de notre société, il s’agit de résoudre des conflits nés de l’affrontement entre conceptions différentes de la culture nationale. Il s’agit dans cette situation de conflits politiques. On devrait parler de synthèses au pluriel dans la mesure où se pose inévitablement la question de la pondération des différentes composantes. Le contenu de cette synthèse se modifierait au gré des changements de rapports de forces politiques. Il se trouvera toujours un groupe majoritaire pour faire prévaloir sa conception et une minorité qui subirait l’oppression. L’algérianité en se présentant, malgré son ouverture et son progressisme, comme issue collectiviste recourant à l’autorité de l’Etat, ne fait que reporter la solution du problème. L’algérianité s’inscrit dans la même logique que les autres “facteurs identitaires”, arabité, amazighité et islamité qui sont aussi des synthèses mouvantes sensibles au rapport de force politique.

Les facteurs identitaires et les libertés individuelles

Le défaut essentiel des “facteurs identitaires” collectivistes, c’est de heurter les libertés individuelles. Les libertés de pensée, de conscience, de culte et d’expression ne peuvent prévaloir si des limites spirituelles sont déterminées par ces “facteurs identitaires” qui définissent des choix restreignant leur exercice. Ces pensées « collectives » élaborées même « démocratiquement » et imposées par l’Etat nient l’attribut essentiel de chaque être humain, le libre choix de ses convictions. C’est pourquoi, l’idée d’une identité collective est par essence liberticide. Il est vrai que la constitution des nationalités s’est parfois appuyée à l’origine sur la communauté de langue voire de religion sans que cela soit la règle comme l’atteste l’histoire de l’Europe occidentale où sont nés le “principe des nationalités” et l’Etat-nation. L’évolution de tous ces Etats-nations vers l’instauration de l’Etat de droit et la promotion des libertés individuelles a substitué « le principe de libre disposition » au « principe des nationalités ». C’est à partir des choix individuels librement exprimés que par association, coopération et solidarité se fondent les communautés nationales, régionales et locales. L’histoire de ces pays trouve toute sa place dans la diversité de sa lecture, diversité qui ne met nullement en danger les libertés individuelles. Les Français sont toujours partagés entre Clovis et Vercingétorix sans que leur lendemain soit menacé.

L’identité individuelle, lieu de la synthèse et des libertés

Le règne de l’Etat autoritaire depuis 1962 n’a pas permis d’apporter les solutions satisfaisantes à ces problèmes d’héritages culturels. Bien au contraire, l’autoritarisme inhérent à un nationalisme, étroit, fermé et “uniformiste”, a privé l’Algérie du plein usage de ses richesses culturelles. La négation continue des droits fondamentaux des citoyens associée à une conception collectiviste portée par le socialisme a constitué la principale raison de l’absence d’institutions devant favoriser l’épargne, l’investissement et l’innovation, conditions d’un essor économique durable. La perspective d’un Etat de droit ouvre la possibilité d’une réconciliation entre les héritages culturels et les libertés individuelles. Cette réconciliation a pour champ l’identité individuelle. En effet, c’est au niveau de chaque individu que peuvent se réaliser les synthèses dans la diversité des personnalités, des formations, des traditions et des croyances. Les Algériennes et les Algériens sauront faire vivre dans ce cadre leur culture nationale et leur créativité.