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07/05/2019 12h:35 CET | Actualisé 07/05/2019 12h:35 CET

L’ère des surprises électorales, conséquence des idées trop conventionnelles du système? (1ère partie)

La liste des scénarios démentis par les urnes est longue, au point qu’elle finirait par être une règle, un nouveau clivage: système face à l’antisystème.

Aziz Majoul

Clinton mise en échec par Trump aux USA. Exit le favori Juppé, pour un second tour en France sans le PS ni l’UMP. Une Première historique. Un humoriste l’emporte face au Président sortant Ukrainien au taux record de 70%. Les indépendants aux municipales Tunisiennes, malgré une abstention record qui, en général, favorise les partis établis, les “outsiders” qui prennent les premières places dans les sondages: dans le monde entier, les offres électorales perçues comme antisystème ou “hors du système” ou encore “anti-establishment” n’en finissent pas de contredire les prédictions électorales. Pourquoi Tunisie 2019 ferait-elle exception? Et si les candidatures antisystème n’étaient qu’une énième stratégie de communication? Comment, néanmoins, en faire une opportunité pour donner une dose d’idées non conventionnelles au débat public?

Ça sera Hilary Clinton la démocrate face à Jeb Bush le républicain, disaient les analystes avant le début des primaires des partis républicains et démocrates aux USA. Finalement, Hilary Clinton a eu du mal à confirmer sa primaire face à l’ouvertement “socialiste” (un mot péjoratif aux USA) Bernie Sanders. Quant à Jeb Bush, il sera le premier à quitter le combat de la Primaire républicaine. C’est finalement Donald Trump, qui la gagnera. Face à Clinton, tous les analystes du système le donnaient perdant. Il est aujourd’hui président, et avec des chances d’être réélu.

En France, à écouter les analystes de pré-campagne, ça devait être Juppé. Juppé devait, tour à tour, gagner la primaire de la droite et du centre, puis gagner la présidentielle. Mais la campagne radicale de Fillon aura eu raison du diplomate rassurant et apaisé lors de la Primaire. Là encore, tout devait être joué d’avance: Fillon devait aller sûrement vers la présidentielle, face à Valls du PS, ou Marine Le Pen. Finalement, ce ne sera ni les Républicains, ni le Parti Socialiste (représenté par Hamon gagnant surprise face à Valls), mais deux symboles antisystème: Macron, l’anti système qui avait démissionné du gouvernement et de la fonction publique pour renouveler la classe politique, face à Marine Le Pen, l’éternelle anti système.

La liste des scénarios démentis par les urnes est longue, au point qu’elle finirait par être une règle, un nouveau clivage: système face à l’antisystème, establishment versus the anti-establishment, qui remplacerait les clivages droite vs gauche, conservateurs vs libéraux. Et tout cela au point qu’un humoriste ukrainien l’emporte à plus de 70% face au président sortant. Son message principal était le suivant: “Je ne suis pas un politicien, mais un type normal, qui est juste venu pour détruire le système”. Et nous pourrions citer l’Italie, avec Cinque Stelle, la Géorgie, ou encore l’Espagne.

Qu’ont-ils tous de commun dans la perception? “Je finance seul ma campagne, personne ne me commande”, disait Donald Trump. “La contribution moyenne à ma campagne est de 27 dollars” disait Bernie Sanders. 2 manières opposées de renvoyer au même argument, et l’argument est simple; pas de marionnettistes en coulisse ici, je suis mon propre chef, je ne suis contrôlé que par ma base et mes idées, contrairement aux candidats du système qui eux sont contrôlés par “l’establishment”, et qui seraient donc au service des lobbys avant d’être au service de la base, du peuple.

Autre trait commun, la radicalité et la clarté des propositions: construire un mur avec le Mexique pour Trump, une Amérique qui fonctionne pour tous et pas le top 1% pour Sanders. Face à des candidats classiques, souvent précis, diplomates, ne croyant pas à l’impossible, consensuels sur certaines propositions, les candidats qui souhaitent être perçus comme antisystème osent, disent les choses, n’ont pas honte de la radicalité, et à l’ère du buzz et des réseaux sociaux, leurs phrases chocs sont commentées et deviennent le centre du débat.

Face à cela, les programmes technocratiques et à la marge des concurrents sont perçus comme soporifiques, pas assez audacieux, trop conventionnels et donc pas assez clairs et pas à leur service. “Ce qui n’est pas clair ou audacieux est au service de forces de l’ombre. Ce qui est clair, radical et osé est au service du peuple”, ce serait la nouvelle perception latente auprès des opinions publiques victimes d’inégalités, de déclassement social, et d’insécurité.

Changement, renouvèlement, rupture, voilà des envies latentes qui ne seraient donc plus incarnées par les candidats du sérail, mais par ceux qui sortent des codes habituels. Souvent qualifiées de populisme dans le passé, les incarnations antisystème fidélisent davantage que les discours conventionnels des candidats prudents. Les candidats, prudents et politiquement expérimentés, qui étaient acclamés pour leur sens de l’État, ont perdu de leur superbe et sont supplantés par ceux qui étaient décriés hier: les trublions antisystème.

La situation sociale actuelle, la montée des incertitudes et l’effritement de la classe moyenne, créent le terreau d’un vote antisystème, où chaque projet électoral qui cherchera à lier un message clair faisant appel au cœur et la raison à des propositions et candidats sans concessions, se verraient booster par ce terrain favorable. La radicalité et la clarté se verraient donc attribuer un bonus électoral, le consensualisme et la prudence seraient sanctionnés.

Le fort taux d’inscription annoncé par l’ISIE suggère également la possibilité d’un vote important. Sera-t-il un vote de confirmation, ou de sanction? Pour quoi, et pour qui? Qui est le système?

Peut-on dire que Trump, milliardaire médiatique est hors du système? Emmanuel Macron, énarque passé à l’inspection des finances, puis conseiller présidentiel et ministre était-il hors du système?

Peu importe la réponse. Ce qui importe dans une campagne c’est ce qui est perçu, et non ce qui est. Trump finançait les démocrates. Macron un conseiller de Hollande. Comment pourraient-ils donc se targuer d’être antisystème? Les antisystèmes, de plus, ne sont pas des inconnus. Trump est devenu médiatique grâce au programme TV “The Apprentice”, avec des millions de téléspectateurs. Le personnage Macron avait également conquis de nombreux médias et a gagné ses totems par la loi Macron, qui permit aux boutiques d’ouvrir le dimanche malgré l’opposition de syndicats.

Les candidats perçus donc comme antisystème ne commencent pas de zéro. Ils disposent d’une notoriété acquise notamment à travers les médias. Le cas de l’humoriste Ukrainien, actuel président élu, ne dément pas la règle: il a lui-même incarné un Président dans une série fiction ukrainienne à forte audience.

Ils sont donc peut-être hors système politique, et encore, mais ne sont certainement pas hors médias, et capitalisent leur notoriété dans un pari électoral, que l’actuel terreau social prédispose davantage au succès. Comment en faire une opportunité?

Si le dernier postulat est vérifié, alors la perception d’antisystème pourrait n’être qu’un packaging différent pour un même produit. Sans vouloir affirmer qu’il faille, ou non, changer de produit, comment tirer avantage, en tant que communauté nationale, des tendances antisystème qui se profilent à l’horizon, et sur le terrain? Si même le système est convaincu qu’il faut transformer le système, alors il est peut-être temps de booster et mettre sur le premier plan médiatique les idées “out of the box” qui auraient parues insensées il y a 10 ou 20 ans.

Si le terreau est favorable pour des candidats antisystème, c’est que le terreau est favorable pour les idées nouvelles et audacieuses, en tout cas non conventionnelles. Et à cela, je pense que les observateurs sont tous d’accord, et à raison: il y a un désert de propositions ambitieuses et radicales dans notre pays. Pour suivre le “voleur jusqu’à la porte de sa maison”, la communauté nationale, et en premier lieu sa société civile et ses médias, devraient mettre au premier plan des idées irraisonnables et non conventionnelles qui feraient avancer le débat, qui permettraient aux candidats, vrais ou faux antisystème, système ou antisystème, de se positionner dessus.

C’est peut être l’une des options pour transformer ce qui n’est qu’un changement des codes, en débat d’idées, et pourrait être le boulevard du renouvellement d’un modèle à bout de souffle. Si notre opinion publique souhaite des candidats clivants, tranchants, clairs, sans concessions, différents, c’est peut-être qu’elle est en recherche d’un débat entre idées nouvelles, claires, ambitieuses, clivantes, sans concessions, non conventionnelles.

Si le temps des idées prudentes, à la marge et dans les clous de la pensée unique est révolu, alors que ceux qui ont l’aptitude pour rendre “mainstream” des idées et solutions ambitieuses, le fassent. Car la porte n’a probablement jamais été aussi ouverte.

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