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25/05/2019 13h:10 CET | Actualisé 25/05/2019 13h:10 CET

L’économie nationale en danger

Les campagnes passagères de lutte contre la corruption ne sont pas nouvelles. Elles aboutissent à l’arrestation de quelques "barons" sans que le phénomène soit réduit sérieusement. Un grand tapage médiatique à des fins politiciennes et puis le cours des choses reprend.

Zohra Bensemra / Reuters

Par les arrestations et les incarcérations, les commanditaires de la supposée opération “mains propres” peuvent tirer des satisfactions personnelles par vengeance ou par règlements de compte. Ils peuvent consolider leur pouvoir et donner même l’illusion de faire justice. Cela c’est ce qu’on voit. Ce que l’on ne voit pas, c’est l’impact sur le monde économique. Faut-il rappeler que le secteur privé emploie 6,95 millions de salariés, soit 63% de l’emploi total de l’Algérie et que le taux de chômage dépasse les 25% chez les jeunes de moins de 25 ans.

Quel impact sur l’investissement ?

Ce que l’on ne voit pas, ce sont les conséquences sur le milieu des affaires. Ce que l’on ne voit pas, c’est le coût économique que l’Algérie va subir dans une période où s’amorce une grave crise financière qui risque d’avoir des répercutions redoutables sur les citoyens.  Dans ce climat délétère qui obscurcit l’horizon des affaires, les investisseurs et les entrepreneurs observent avec prudence la situation politique et ne prennent aucun risque pour l’investissement et même les activités de production et de service ne reçoivent pas les financements attendus. Les administrations et les banques redoublent de précaution. Les marchés publics connaissent les procédures les plus longues en attendant de voir clair. Plus personne ne prend de risques. Tout cela donne de la morosité à la vie économique et l’Algérie en paie le coût. Ce n’est pas prôner l’impunité que de poser la question de l’impact économique de la campagne “anti-corruption” menée au pas de charge. Le recours systématique à la détention provisoire fait fi des conséquences économiques éventuelles sur le fonctionnement de l’appareil de production et sur l’emploi. Priver des activités économiques de la présence des entrepreneurs, c’est les fragiliser et les menacer de disparition du fait du caractère souvent familial des entreprises. Ce climat hostile et répressif se répercute aussi sur les investissements étrangers. Déjà peu attractive pour les investissements directs étrangers (IDE), l’Algérie se pénalise en refermant encore plus son économie. Tout cela ne semble pas préoccuper les décideurs plus enclins à parachever leur victoire sur le clan Bouteflika et à régler au passage des comptes avec des personnalités qui ne sont pas en odeur de sainteté dans le premier cercle du pouvoir. Mais où est l’intérêt national ? N’est-ce pas là le pire complot que l’on puisse fomenter contre son pays ?

 

Le moralisme juridique

Pour mener son opération “mains propres”, le pouvoir brandit la morale et la justice. Ce moralisme juridique, conception qui prétend imposer la morale absolue avec la justice comme instrument, peut contenter dans l’immédiat ceux qui ne voient pas ce que l’économie leur dévoilera plus tard comme dégâts causés à l’outil de production et à l’emploi. En apparence, cette campagne de moralisation fait écho à la revendication du Mouvement populaire où le mot d’ordre “vous avez pillé le pays, bande de voleurs” est souvent scandé. Nombre de commentaires politiques appuyés par les avis des Avocats mettent l’accent sur le caractère expéditif de la justice et l’interprètent comme une campagne de purge et de sollicitation du soutien populaire. Quand une telle campagne frappe le monde économique, on est en droit d’évaluer l’impact sur l’activité économique et les investissements. C’est une pratique courante qui prend en compte les tendances réelles de la vie économique. Par l’approche économique, on rééquilibre les décisions politiques parce que la morale et le zèle juridique combinés n’apportent pas les réponses efficaces. Cela ne semble pas faire partie des préoccupations des tenants du pouvoir.

L’approche économique.

Par deux exemples simples, il est possible d’apprécier comment l’approche économique permet d’apporter des solutions novatrices à des situations où les poursuites judiciaires semblaient aller de soi.

1- Dans une banque nationale,  les prêts consentis à des clients n’étaient pas remboursés. La situation de la trésorerie de la banque était ainsi au plus bas. Que fallait-il faire ? Engager des poursuites judiciaires pour rétablir la banque dans ses droits ? C’est une opération qui va mobiliser du personnel, qui demande du temps et qui ne donne pas toujours les résultats escomptés. La trésorerie de la banque continuerait à en pâtir. Ce n’est pas la voie empruntée. Les clients de la banque se sont vus proposer des contrats de rééchelonnement de la dette.  Les clients ont estimé qu’ils s’en sortaient à bon compte et ont accepté de payer les mensualités définies par les contrats. Résultat : la banque relève sa trésorerie, assainit sa comptabilité et relance son activité.

2- Dans une autre banque spécialisée dans la promotion immobilière, de nombreux logements attribués ne font l’objet d’aucun paiement. La banque supporte une situation financière déplorable. Là aussi, une plainte en justice était la solution simple. La banque va opérer autrement. Il est proposé aux attributaires des logements le système de la location vente. Après avoir payé le nombre de mensualités conformes, ils deviennent propriétaires des logements occupés. Marché conclu. La banque recouvre ses créances et assainit sa situation financière.

Ces deux exemples montrent que l’analyse économique prend en considération l’intérêt économique durable et permet le recours à des solutions avantageuses pour l’emploi et la relance des activités. Appliquée à la situation actuelle, l’approche économique permettrait de s’interroger sur les mesures correctives possibles permettant de sauvegarder les activités économiques et de préserver l’emploi. Cette approche aboutirait également à des ressources financières par la mise en œuvre de règles de régularisation des avantages acquis. Mais cela échappe à ces nouveaux justiciers. Leur courte vue ne peut par conséquent les engager dans une approche économique et profonde de la corruption.

Le marché de la corruption.

Les campagnes passagères de lutte contre la corruption ne sont pas nouvelles. Elles aboutissent à l’arrestation de quelques “barons” sans que le phénomène soit réduit sérieusement. Un grand tapage médiatique à des fins politiciennes et puis le cours des choses reprend. C’est la même approche, une approche superficielle. Alors que nous avons affaire à un véritable marché de la corruption. Et comme dans tout marché, il existe une demande de corruption et une offre de corruption.

La demande de corruption.

Comment expliquer que le niveau de corruption en Algérie atteint un niveau tel que notre pays se situe au 105ème rang sur 180 pays dans le classement mondial établi par l’ONG Transparency International. La réponse se trouve dans l’hyper étatisation de notre économie. Des pans entiers de l’Administration sont demandeurs. Cela commence quelquefois très bas, à la commune puis remonte tous les échelons de l’Administration avec une mention particulière pour les impôts, les domaines, l’urbanisme et d’autres. La liste est trop longue. Dans chaque structure administrative, il faut des rendez-vous et des autorisations. Tout cela se monnaie. La demande de corruption est forte. Cela n’implique pas que tout le personnel est corrompu. Mais un seul élément par structure donne une population pléthorique à l’échelle d’une ville. L’économie administrée qui s’appuie sur l’idée que l’Etat est le régulateur de l’économie offre un champ très large à la corruption. Ceci est aggravé par les liens entre l’Administration et le personnel politique. Les pouvoirs exorbitants de l’appareil d’Etat sont la source principale de la corruption. Il est vain de proclamer la lutte contre la corruption dans la durée sans une dépolitisation de l’économie, autrement dit un retrait de l’Etat et l’introduction des mécanismes de l’économie de marché. Le secteur public donne l’illusion d’une propriété collective alors que sa gestion relève d’un individu ou d’un groupe restreint. La possibilité d’une gestion privative de ces biens est ouverte sans que la faillite menace l’existence de ce secteur. Les subventions et les protections administratives perpétuent cet état de fait.  

L’offre de corruption.

Le marché de la corruption comprend aussi une offre. Tout investisseur averti intègre dans ses coûts le prix de la corruption. Pour gagner du temps, il doit payer. Pour obtenir des autorisations, il doit payer. Pour obtenir un prêt, il doit payer. Et ainsi de suite. La réglementation en excès va lui faire faire un vrai parcours du combattant sans qu’il soit sûr d’arriver à ses fins. La Banque mondiale qui évalue le cadre réglementaire s’appliquant aux PME, classe l’Algérie au 157ème rang du “Doing business” sur 190 pays. Un véritable verrouillage des activités économiques est en place. L’absence de liberté économique, de liberté d’investir produit de la corruption. La part énorme des marchés publics induit une offre de corruption. Cette offre augmente pour les violations des règles de la concurrence par des affairistes véreux qui sollicitent l’intervention administrative de l’Etat. Les sommes importantes qui circulent avec la corruption sont des surcoûts qui sont répercutés comme les impôts et taxes. Ce sont les consommateurs qui paient et ils sont des millions. Leur pouvoir d’achat se trouve ainsi diminué par ces ponctions opérées via la corruption.

Nécessité des réformes économiques.

Au final, c’est notre système économique qui est en cause et qui place l’Algérie parmi les pays où la corruption a le plus cours. La réglementation excessive et tatillonne dresse des barrières à l’entrée d’investisseurs dans de nombreux secteurs de la production et du commerce. Pour réduire le niveau de la corruption, il faut vouloir entamer sérieusement les réformes économiques, la dépolitisation de l’économie, la levée des obstacles administratifs et procéduriers aux investissements. En clair, c’est garantir la liberté d’investir.