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16/08/2019 10h:28 CET | Actualisé 16/08/2019 10h:28 CET

L’eau en Tunisie: D’une crise environnementale à une crise socio-économique

Les Tunisiens doivent prendre conscience de la situation d’urgence que l’on vit, et l’Etat tunisien doit prendre la mesure de la situation, et revoir sa gouvernance

Pascal Rossignol / Reuters
Photo d'illustration

La situation hydrique

La population tunisienne, avec 467 m3 d’eau par personne et par an, est en dessous du seuil de pauvreté ou stress hydrique, estimé à 500 m3 par personne et par an. Les ressources en eau conventionnelles vont encore diminuer et se situer, à l’horizon 2030, à seulement 350 m3/par habitant et par an. La Tunisie fait partie des 33 pays les plus exposés à une pénurie d’eau d’ici 2040.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture indique que lorsque les ressources renouvelables sont inférieures à 1000 m3/hab/an cela implique un grave frein au développement socio-économique et à l’environnement. Ceci veut dire que le développement durable de la Tunisie est compromis et qu’il conviendra de recourir à la mobilisation d’environ 8 milliards de m3 d’eau supplémentaire.

Cette situation alarmante est clairement liée à plusieurs facteurs: la croissance démographique, le changement climatique (sécheresse prolongée, inondation dévastatrice), la mauvaise gouvernance et le développement économique. 

Le quota d’eau par habitant s’affaiblit tous les ans et la qualité des eaux se détériore à cause des rejets industriels non maitrisés et de la surexploitation de la couche souterraine. Et en même temps, les Tunisiens, non sensibilisés, veulent faire entendre leurs revendications pour un accès sûr et fiable à l’eau. Tous ces éléments indiquent qu’il faut changer la gouvernance de la ressource hydraulique.

La gestion actuelle des ressources hydrauliques ne répond plus au contexte actuel et futur. 

La Tunisie mobilise actuellement 92% des eaux de surface, et malgré cela la dotation en eau demeure sous les 500 m3/hab/an.

80% de l’eau issue des barrages est dédiée à l’agriculture.

Plus de 50% de l’eau destinée à l’agriculture est perdue dans les réseaux d’irrigation. 

Plus de 40% de l’eau à destination du réseau ville est perdue dans les canalisations.

Une grande partie de l’eau n’est pas traitée avant son rejet dans la nature.

On est entré dans un cercle vicieux qui est lié à la gouvernance actuelle.

L’eau est vendue à perte par la SONEDE aux agriculteurs. 

Les agriculteurs achetant l’eau à très bas coûts, ils n’investissent pas dans les outils d’économie d’eau, tel que le goutte à goutte, l’irrigation nocturne, l’irrigation souterraine par goutte à goutte. L’Etat encourageant aussi la culture de plantations non adaptées aux climats tunisiens (méditerranéen, semi-aride, aride, sub-tropical, …).

Le manque de ressource de la SONEDE, fait qu’elle ne peut investir dans l’entretien du réseau. La SONEDE ne renouvelle que 10% des canalisations qu’elle doit renouveler chaque année.

Les canalisations, qui datent parfois du début du XXe siècle, se détériorent de plus en plus, augmentant chaque année les pertes en eau.

Les barrages sont mal entretenus, les pluies torrentielles charriant la terre, contribuant au passage à une érosion massive des terres agricoles, cette terre remplit le fond des barrages diminuant ainsi leur capacité de stockage.

Le barrage de Sidi El Barrak dont la capacité est de 270 millions de m3, n’a pas servi entre 2001 et 2016. Il a donc laissé couler en mer 3844 millions de m3 d’eau, ce qui représente 2.3 milliards de dollar US (0.6$/m3). Cette somme correspond au budget du secteur de l’eau du Ministère de l’Agriculture pour 15 ans …

Cette perte de capacité, liée à un manque d’entretien des barrages, fera perdre, d’ici 2022, 100 millions de m3 d’eau, sans oublier les pertes par évaporation qui vont augmenter avec la hausse des températures liée au changement climatique.

Le déficit financier de la SONEDE ne cesse de se creuser fragilisant davantage cette institution de renommée internationale. Aussi l’incapacité du Ministère de Tutelle à fournir à la SONEDE la ressource en eau a amené la SONEDE à recourir au dessalement d’eau de mer qui va la fragiliser davantage puisque la consommation d’énergie va doubler d’ici 2030 pour seulement 80 Millions de m3 d’eau dessalés par les 5 stations de dessalement d’eau de mer (Djerba, Sfax, Sousse, Zarrat et Kerkennah).

Les Tunisiens doivent prendre conscience de la situation d’urgence que l’on vit, et l’Etat tunisien doit prendre la mesure de la situation, et revoir sa gouvernance et mettre en place des actions urgentes.

Les actions à mener

- Révision de la tarification de l’eau potable et de l’eau d’irrigation.

- Révision de la politique agricole, et adaptation des cultures au climat tunisien.

- Les sommes dégagées serviront à la réhabilitation, le renouvellement, la rénovation et la maintenance des systèmes d’eau afin de réduire les pertes, le gaspillage et la dégradation de la qualité de l’eau.

- Création de réseaux de stockage souterrain de l’eau.

- Politique de réhabilitation des zones humides et reboisement massif du pays pour permettre d’éviter les inondations en permettant à l’eau de pénétrer dans le sol et non pas en s’écoulant sous forme d’oueds dévastateur. Cela permettra de remplir les nappes phréatiques.

- Le reboisement massif permettra aussi de diminuer la diminution de la perte des terres agricoles et de stopper l’avancée du désert

- Protection des ressources en eau souterraines à travers la mise en place de compteurs d’eau inviolables et à carte prépayée par rapport au volume d’eau autorisé.

- La protection des ressources en eau souterraines qui sont soumises à des surexploitations extraordinaires moyennant la mise en place de compteurs d’eau inviolables et à carte prépayée par rapport au volume d’eau autorisé. 

- Politique d’investissement dans les usines de traitement des eaux usées, le but étant d’avoir une eau potable en sortie d’usine, et de réinjecter cette eau dans la nappe phréatique ou dans les réseaux d’irrigations.

- Le dessalement d’eau de mer en utilisant les énergies renouvelables comme le CSP (concentrated Solar Power).

Les enjeux 

Il s’agit d’un enjeu colossal pour la Tunisie, car par exemple la culture de l’olivier ne se fait qu’à travers les eaux pluviales, et cette culture représente 25% du PIB agricole de la Tunisie.

Actuellement, une grande partie de notre déficit hydrique est compensé par l’importation massive de denrées agricoles (grands consommateurs d’eau) telles que le blé, le sucre, l’orge, le cheptel.

Mais ce n’est pas tout, ces mesures permettront de stabiliser les pertes en eau mais pas de résoudre la situation. Le changement climatique fera perdre des quantités de terre agricole et fera baisser le cheptel avec en parallèle une population en augmentation.

La situation de pénurie d’eau dure depuis plus de 25 ans, la solution n’est donc pas uniquement dans la construction de barrage, la Tunisie mobilisant déjà 92% des eaux de pluie.

89% de l’eau à l’usage du pâturage du cheptel ovin et caprin (moutons, chèvres) se fait à travers les eaux de pluie.

Protégeons nos ressources en eau qui sont le bien le plus précieux et qui permettra d’assurer l’avenir de la Tunisie.

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