ALGÉRIE
23/04/2019 11h:31 CET

L’architecte Halim Faidi : "La Casbah d’Alger est en réel danger, le risque est à son maximum"

Halim FAIDI - Architecte - urbaniste - Expert international auprés de l’UNECA (United Nations Economic Commission for Africa) et de l’ALECSO (Arab League Educational cultural and Scientific Organization)

FAROUK BATICHE via Getty Images

La basse Casbah a été une nouvelle fois touchée par un nouveau drame. Lundi 22 avril, après l’effondrement d’un immeuble causant la mort de cinq personnes, l’architecte-urbaniste, Halim Faidi tire  nouveau la sonnette d’alarme et met en garde contre un risque “maximum”. La Casbah d’Alger est en réel danger”.

Dans cet entretien accordé au HuffPost Algérie, Halim Faidi, revient sur ce tragique accident et sa mise en garde adressée aux autorités en 2012 qui soulignait les risques que pouvaient provoquer les travaux du métro d’Alger sur l’état général de la basse Casbah.

HuffPost Algérie : Il y a sept ans vous avez lancé une alerte dans presse nationale à propos des risques des travaux du métro sur les bâtisses de la basse Casbah. Pouvez-vous nous en dire davantage?

Halim Faidi : J’ai effectivement lancé en Janvier 2012 une alerte importante lors d’une conférence pour la fondation casbah, afin d’attirer l’attention des autorités et de la société civile sur les risques importants que pouvaient causer des travaux lourds des tunnels du chantier du métro d’Alger sur l’état général de la basse casbah, toutes constructions confondues .

La presse nationale, dans son rôle d’information, en avait fait un large écho. L’alerte avait pour but d’une part d’éveiller les consciences sur la mise en place de stratégies spécifiques d’étaiement et de maintien des bâtisses dans tout le périmètre touché par les vibrations importantes des engins travaillant dans les sous-sols, et d’autre part de rappeler qu’il manquait un projet fédérateur pour la casbah. Il manque à ce jour. C’était pourtant basique et n’importe quel esprit correctement formé pouvait le comprendre. L’alerte a été balayée d’un revers de main par les autorités.

Y a-t-il un rapport entre les travaux du métro et l’effondrement d’un immeuble dans la basse casbah ?

Il est trop tôt pour affirmer que le drame qui a touché Alger aujourd’hui est directement lié à ces travaux mais il est certain que rien de spécifique, comme cela devait être, n’a été entrepris pour soutenir l’ouvrage pendant les travaux du métro.

Le bâtiment était-il pris en charge par les autorités ? 

De visu, la façade du bâtiment qui s’est effondré, a été récemment repeinte en blanc et les menuiseries et garde-corps en noir. Il porte donc la marque d’un bâtiment réhabilité par la wilaya. Or, il s’agit vraisemblablement d’un décor de cinéma, car ni l’intérieur ni l’étanchéité des terrasses n’ont été pris en charge. Tout ça se passe juste à côté de la mosquée Ketchaoua qui a pourtant bénéficié de moyens importants “offerts” par la Turquie.

Déjà nous étions quelques aphones à trouver scandaleux de confier la restauration d’une ancienne cathédrale à l’ancien colonisateur ottoman qui n’avait aucune relation avec le sujet. Le résultat est une illusion. Un premier ministre de l’époque avait même déclaré vouloir confier toute la casbah à Erdogan, alors en visite à Alger. Depuis, chacun y a été de ses fantasmes dans le rejet le plus complet des expertises.

Quels sont les risques réels sur les bâtisses aujourd’hui à la Casbah ?

Vous avez raison de vous inquiéter du patrimoine et de sa sécurité. C’est très important. Mais il est un patrimoine qui passe avant, c’est la vie des citoyens.

Les décès d’aujourd’hui montrent l’inefficacité des programmes mis en place jusque-là et les talents d’illusionnistes avec lesquels le citoyen est trompé depuis des décennies. Le risque est à son maximum. La casbah d’Alger est en réel danger. Il y a quelques mois l’UNESCO a failli dégrader le classement de ce patrimoine pour le passer au statut de patrimoine en péril.


Depuis, je me demande chaque jour quand apparaîtront les premières morts. Elles sont malheureusement là et ce ne seront pas les dernières. J’espère avoir tort.

Avec tous les moyens mis à la disposition de la casbah, était-il si difficile de voir que le bâtiment allait tomber?

Sur le plan technique, Il faut savoir que le bâtiment qui s’est effondré date à peine de la période coloniale, c’est à dire techniquement plus facile à maîtriser que les maisons en grappe qui constituent l’essentiel du tissu ancien. Il n’était pas difficile de deviner qu’il allait tomber. Je vous laisse imaginer l’état du bâti plus ancien.

Sur le plan politique, les autorités n’ont pas de projet pour la ville. C’est maintenant une certitude. Elles ne voient rien au-delà de la taille des subventions. Comme tout le reste ou presque, les personnes en charge de la gestion et de la gouvernance de la ville ne sont pas nommées pour leurs compétences mais pour leur proximité ou selon des critères de servilité et de corvéable. Au bout de la chaîne, ça donne une série d’incompétents qui gèrent d’autres incompétents. Mais ils ne le voient pas eux-mêmes. Question de hauteur. C’est le summum de l’imposture. 


Rappelez-vous que l’ancien Wali d’Alger Abdelkader Zoukh a confié sans consultation à l’architecte français, Jean Nouvel, qui n’a jamais mis les pieds en Algérie, la production d’une vision sur le futur de la casbah, commettant l’erreur Historique de consulter la France sur ce qu’elle a détruit au lieu de l’engager précisément sur ce qu’elle a construit, et de ce fait, nous reléguant violemment dans un statut d’incapables.

Quel est le problème ? Manque-t-on de savoir-faire ?

 Non. Les compétences sont avérées et la question n’est pas technique. C’est d’ordre dont nous avons besoin, de méritocratie, des Hommes qu’il faut à la place qu’il faut. En l’espèce, j’ai l’étrange et la fatale sensation que nous sommes dirigés par les pires d’entre nous.

Sur les réseaux sociaux vous n’avez pas été plus loin que le terme “colère”?

Oui car au final, quoi qu’on dise, les quarte décès ne sont pas des morts par hasard. Nous aurions pu les éviter. Et puis Cela démontre si besoin était, l’incurie et l’incapacité des autorités à gérer la ville, et l’absence de projet politique pour celle-ci. Plus que la casbah elle-même, les problèmes de la ville sont partout.

L’heure est au deuil. Il reste l’énergie de retenir toute cette colère pour présenter nos sincères condoléances aux familles des victimes. Allah yerhamhoum.