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24/04/2019 17h:50 CET | Actualisé 24/04/2019 21h:07 CET

L’Algérie a-t-elle besoin de milliardaires?

Anadolu Agency via Getty Images

C’est une question surprenante. Pourtant, l’hostilité ambiante contre les riches est à son paroxysme et justifie l’interrogation. Le mouvement populaire massif dénonce la corruption et l’enrichissement favorisé par la connivence avec les institutions de l’Etat.

Le pouvoir en place lance une opération “mains propres” tous azimuts, jetant la suspicion sur tous les entrepreneurs nationaux. Richesse et délinquance sont-elles sœurs jumelles comme le suggère l’image renvoyée par l’opération judiciaire lancée par le pouvoir ? D’où l’interrogation : Y-a-t-il une place pour les milliardaires dans l’Algérie imaginée par les manifestants ? La réponse n’est pas théorique. Il n’existe pas de loi universelle qui justifie l’existence ou la non-existence de milliardaires.

Seuls le communisme et le socialisme dans une moindre mesure, en tant que systèmes économiques collectivistes ou étatistes, prônent l’égalitarisme et la négation ou la limitation de la propriété privée individuelle. C’est ce que certains qualifient de “nivellement par le bas”. Le constat empirique résultant de l’observation des différentes expériences socialistes montre qu’il se constitue à partir des appareils de l’Etat et du parti unique ou dominant une “nomenklatura”, une caste de fonctionnaires au niveau de vie très élevé contrastant avec une société au mode de consommation uniformisé et subissant les pénuries.

Les Algériens, les moins jeunes, se souviennent certainement des années 60-80, période pendant laquelle ils ont vécu dans une société visant le modèle décrit plus haut. Ils se souviennent également que dans cette société, les libertés individuelles étaient encore plus restreintes par le système de parti unique et les exclusions politiques symbolisées par le célèbre article 120 de la Constitution (eh oui de la Constitution).

Cet article constitutionnel réservait les principales responsabilités dans l’Etat et les organisations syndicales et corporatives aux citoyens membres du parti unique. Dans les années 80, il a même été proclamé le principe de « l’unité de pensée ». Un constat s’impose, les régimes prônant le collectivisme ou l’étatisme outrancier s’inscrivent dans le totalitarisme. Il n’existe pas d’exemple où la domination de l’Etat a prévalu sans un étouffement de la Société civile et des libertés individuelles.

Doit-on conclure pour autant que l’avènement de la liberté économique est synonyme de règne des autres libertés individuelles ? Certainement pas.

La Chine et le Vietnam sont régis encore par le parti unique et donc par la restriction des libertés individuelles. Leurs résultats économiques sont cependant performants. Leur économie connaît un taux de croissance enviable et le niveau de vie des citoyens s’est accru d’une manière convaincante.

Des pays asiatiques, Corée du sud, Singapour, Thaïlande, Taiwan et d’autres, ont connu un développement prodigieux de leur économie tout en subissant pendant longtemps des régimes dictatoriaux.

A la différence de la Chine et du Vietnam, ces derniers pays ont évolué vers plus de démocratie et de liberté. Il est soutenu par de nombreux experts que la Chine et le Vietnam connaitront un essoufflement économique si leur régime politique continue à contrarier la libre initiative des citoyens sans laquelle l’esprit entrepreneurial et d’innovation fléchira.

A ce stade de nos constats empiriques, nous pouvons cependant relever que la libéralisation de l’économie et donc la possibilité que se constituent des fortunes et donc des milliardaires s’accompagne d’une élévation générale du niveau de vie. L’exemple de la chine est édifiant. Devenu deuxième puissance économique mondiale, elle a réduit le taux de pauvreté de sa population.

La proportion de la population vivant avec moins de 1,90 dollar par jour, considéré par les organismes internationaux comme le seuil de pauvreté, est passée de 66,6 % en 1990 à 0,7 % en 2015. Dans le même temps, on dénombrait 2188 milliardaires chinois dont la fortune cumulée s’élève à 7.300 milliards de dollars. Ce chiffre est supérieur aux PIB réunis de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. La réduction de la pauvreté s’accompagne d’un accroissement des inégalités. L’appréciation du modèle chinois doit tenir compte du rôle encore dominant de l’Etat et des restrictions des libertés.

Cette situation qualifiée par certains de capitalisme rouge favorise le népotisme, la connivence entre structures de l’Etat et sociétés privées. Ce qui explique pour une grande part que les inégalités se sont plus sensiblement accrues en même temps que la réduction de la pauvreté.

Un regard sur l’expérience des pays du reste du monde nous donnera un éclairage intéressant. Pour mesurer le niveau des inégalités dans un pays, il est souvent retenu la part du revenu national allant aux 10% des contribuables les plus aisés. Selon un rapport publié par la World Wealth & Income Database (WID), en 2016 la part des 10% les plus aisés s’élève à 37% en Europe, 47% aux Etats-Unis et au Canada, 46% en Russie. Cette proportion grimpe à 55% pour l’Inde et le Brésil et 61% pour le Moyen Orient. D’une manière empirique et sans avoir à étaler ici les niveaux de vie des citoyens de ces différends pays, on peut au moins conclure que la réduction de la pauvreté n’est pas synonyme de réduction des inégalités. Pour le dire plus franchement, la réduction de la pauvreté s’accompagne de l’accroissement des inégalités. Il n’est pas difficile de comprendre que la liberté économique qui permet de disposer de ses biens, qui permet l’innovation et la prise de risque, qualités indispensable à l’entreprenariat, est à l’origine de l’accroissement des revenus.

L’économie administrée et étatiste a suffisamment montré ses limites et la bureaucratisation de l’économie nuit grandement aux résultats économiques. Les subventions, les commandes publiques, les crédits sans intérêt puis non remboursés, les mesures protectionnistes pour les soustraire à l’émulation de la concurrence coutaient très cher au pays.

Des entreprises publiques conçues pour créer de la richesse, source de l’amélioration de la vie des citoyens, se retrouvent à vivre indéfiniment au crochet du trésor public et ainsi à gaspiller des revenus destinés au bien public. C’est ce qui justifie le choix de l’économie de marché qui affiche partout dans le monde une régulation supérieure à l’Etat qualifié pompeusement de stratège alors qu’il gaspille les ressources nationales. Nous venons de le voir, il est difficile en même temps de souhaiter améliorer le niveau de vie, donc réduire le niveau de pauvreté, et faire obstacle à l’initiative des entrepreneurs.

L’accumulation de fortune par l’investissement et la prise de risque suit la création de richesses et des emplois. C’est la leçon de l’observation de toutes les expériences. Ceci étant admis, nous pouvons répondre sans ambiguïté à la question posée en titre de cet article.

L’Algérie a besoin de ses milliardaires et doit ne pas faire obstacle à l’émergence de nouveaux, de jeunes milliardaires. Ce sont les entrepreneurs qui fondent les entreprises créatrices de richesses et d’emplois. Ceux qui ont à cœur le développement économique et le bien être de nos citoyens doivent faire cesser le climat traumatisant de chasse aux sorcières.

Un entrepreneur est un citoyen qui décide de prendre des risques avec son bien, son capital pour construire un projet dont la réussite n’est pas garantie. Lorsque son projet réussi, ce sont des emplois, des pouvoirs d’achat, des impôts qui sont générés. Une nation prospère est une nation qui a laissé libre cours à l’initiative de ses citoyens, à leur ingéniosité et à leur esprit d’innovation sanctionnés par le seul marché. Ce sont en dernier lieu les consommateurs qui consacrent ou non les produits de ces projets.

L’Etat n’a pas à favoriser ou non des entrepreneurs choisis suivant leur allégeance à un clan. Ce que les manifestants des Vendredis condamnent, c’est l’affairisme de connivence fondé sur des alliances politiques étrangères à la logique économique. Pour qu’un climat de confiance se recrée, il convient d’apaiser le climat et faire cesser la surenchère politicienne et l’excitation des passions contre les hommes d’affaire.

Les éléments les plus conscients du mouvement populaire gagneraient à abandonner le mot d’ordre exagéré de « tous voleurs ». L’assainissement des relations de l’Etat avec les opérateurs économiques est une nécessité. Des mesures immédiates de « moralisation » sont possibles. Il faut cependant tenir compte du caractère structurel des perversions et qui appelle donc des réformes importantes de notre système économique gangréné par le poids trop important des appareils de l’Etat.

C’est cet Etat qui devra perdre nombre de prérogatives dans la prochaine Constitution pour laisser enfin la Société civile et les initiatives individuelles prendre toute leur place dans le fonctionnement de notre économie. Dans l’immédiat, les autorités en place doivent calmer le jeu. Ainsi, accorder la liberté provisoire à tous les hommes d’affaire incarcérés.

Reprendre l’instruction avec du recul et faire la part des choses en privilégiant la connivence démontrée par le délit d’initié, l’attribution complaisante de marché public et la corruption. Aborder les autres griefs en tenant compte que l’actuelle législation est fortement défaillante.

Elle a beaucoup emprunté aux régimes totalitaires des ex-pays socialistes et s’immisce fortement dans le secteur économique qui a ses propres lois comme la liberté des prix, les accords contractuels, l’évaluation par la performance. Il est à craindre que les fonctionnaires, officiers de gendarmerie et de police, magistrats et autres politiques ne saisissent pas cette logique.

L’impératif de réformes économiques est l’aveu le plus formel de la reconnaissance de l’inadéquation des lois et règlements actuels à une dynamique économique de croissance. C’est parce que des entrepreneurs ont su contourner ces lois et règlements obsolètes que des usines, ateliers et services fonctionnent au profit des consommateurs. Une justice raide et zélée peut conduire à de graves injustices. L’évaluation économique doit être introduite pour juger de ce qui est caduc dans les lois et règlements et qui a poussé au contournement de la loi, de ce qui relève de son inobservation parasitaire. Le mouvement populaire massif né le 22 Février est un puisant mouvement de réconciliation des Algériens avec eux-mêmes et entre toutes les composantes de notre peuple. N’en excluons aucune.