TUNISIE
16/05/2018 17h:50 CET

Kim Jong-un menace d'annuler le sommet avec Trump: les trois messages codés envoyés par la Corée du Nord

Réel revirement ou stratégie de négociation?

KCNA KCNA / Reuters

CORÉE DU NORD - Coup de menton ou coup de pression? Mercredi 15 mai, la Corée du Nord a menacé d’annuler le sommet historique prévu le 12 juin prochain entre son dirigeant Kim Jong-un et le président américain Donald Trump. La raison de ce revirement? Des manoeuvres militaires -pourtant prévues de longue date- en Corée du Sud, auxquelles participe traditionnellement l’armée américaine.

 

Mais si le langage utilisé par la Corée du Nord constitue un retour soudain à l’ancienne rhétorique de Pyongyang, il n’est cependant pas le point de départ d’une totale volte-face. Le spécialiste de la Corée du Nord Antoine Bondaz estime même que la menace sur le sommet n’est “pas surprenante”, malgré la détente actuelle en péninsule coréenne, et marque simplement une nouvelle étape dans les techniques de négociations nord-coréennes.

 

Et pour le spécialiste, “le message s’adresse aux États-Unis” même si c’est “la Corée du Sud qui en paie le prix avec l’annulation d’une nouvelle rencontre” prévue mercredi. Cette nouvelle approche vise en réalité trois objectifs précis, en vue justement du sommet historique entre le président américain et le dirigeant nord-coréen.

 

1. Calmer les ardeurs américaines

Si le revirement nord-coréen étonne, c’est surtout parce qu’il intervient après une période d’apaisement inédit depuis des décennies, et une série de “cadeaux” offerts par Kim Jong-un à Donald Trump. “Le président américain n’a pas besoin d’une dénucléarisation totale mais d’un accord politique et de belles images, pour réussir là ou les autres ont échoué”, estime Antoine Bondaz. De son côté, le leader nord-coréen semble disposer à fournir à Donald Trump ce qu’il souhaite, comme en témoigne sa propre initiative de démanteler son site d’essais atomiques officiel, lors d’une “cérémonie de fermeture” officielle, accessible aux médias étrangers.

 

Seulement, selon Joshua Pollock, de l’Institut Middlebury des études internationales, le Nord a été irrité par le ton “triomphaliste” de Washington. Des nombreux responsables américains ont martelé que la politique américaine des “pressions maximum” sur Pyongyang avait payé en le contraignant à discuter. “Les Nord-Coréens sont mécontents de ce qu’ils voient et entendent. Il y a toujours un gouffre béant entre les attentes de Pyongyang et celles de Washington”, estime le spécialiste.

Il s’agirait donc pour Kim Jong-un, via cette menace, de rappeler aux dirigeants américains que si les discussions avancent, “rien n’est gagné pour autant.”

2. Écarter les lignes “inacceptables”

En mettant la pression sur les autorités américaines avant cette rencontre qui se veut historique, le leader nord-coréen entend également identifier “les lignes politiques inacceptables de la Maison Blanche” et les écarter des discussions. En particulier celle représentée par John Bolton, “la bête noire de la Corée du Nord”, selon Antoine Bondaz.

Tenant d’une ligne “maximaliste”, le néo-conseiller américain à la Sécurité nationale avait évoqué, fin avril 2017, le “modèle libyen” pour la dénucléarisation de la Corée du Nord. Une allusion à l’abandon en décembre 2003 par le colonel Kadhafi de son programme de développement de l’arme nucléaire, alors qu’il dirigeait la Libye, avant d’être renversé par son peuple avec le concours des bombardements de l’OTAN. Si d’un point de vue historique la comparaison ne tient pas tant le programme nucléaire nord-coréen est plus avancé, elle a franchement déplu à Pyongyang.

Il s’agit d’une “tentative sinistre d’imposer à notre digne Etat le destin de la Libye et de l’Irak”, a notamment déclaré le ministre adjoint des Affaires étrangères Kim Kye Gwan, avant de poursuivre: “Je ne peux réprimer mon indignation (...) et douter de la sincérité” des Etats-Unis. Une façon, pour Kim Jong-un “d’isoler cette ligne politique dure et de légitimer celle de Mike Pompeo et Donald Trump” jugée plus propice aux négociations, explique Antoine Bondaz au HuffPost.

3. Mettre la pression sur la Corée du Sud

Enfin, si le message envoyé par Pyongyang s’adresse avant tout aux Américains en vue du sommet Trump-Kim, il vise également à remettre la pression sur la Corée du Sud, en invoquant notamment la “Déclaration de Panmunjom”, cosignée le 27 avril 2018 par les dirigeants du Nord et du Sud. Un texte qui promet “solennellement” “qu’il n’y aura plus de guerre sur la péninsule coréenne et qu’en conséquence, une nouvelle ère de paix a commencé.” Et Pyongyang de s’appuyer sur cette déclaration pour condamner les manoeuvres militaires au Sud.

En somme, ces menaces de se retirer des pourparlers reviennent à dire aux sud-coréens “vous voyez, vous ne jouez pas le jeu” en continuant vos exercices militaires avec les États-Unis, explique Antoine Bondaz. Débutées le 11 mai 2018, elles mobilisent actuellement une centaine d’avions dont des chasseurs furtifs américains F22.

De son côté, Séoul a déclaré qu’il avait été notifié de l’annulation “indéfinie” des pourparlers à haut niveau prévus mercredi, qualifiant la décision de “regrettable”. Washington a fait savoir, pour sa part, qu’il continuait à préparer la rencontre entre les deux dirigeants, la porte-parole du département d’Etat Heather Nauert déclarant que les Etats-Unis n’avaient pas ”été notifiés” d’un changement.