MAROC
24/06/2019 16h:51 CET

Kery James : "le rap a aussi un impact sur ce que sont devenues les banlieues en France"

Le HuffPost Maroc est allé à la rencontre du rappeur français.

Martin Gausseran

ENTRETIEN - Ce dimanche 23 juin, dans le cadre du festival Mawazine, la scène du Bouregreg accueillait l’un des pères du rap français pour un concert exceptionnel. L’occasion pour Kery James, qui multiplie les casquettes en s’essayant aussi au théâtre et au cinéma avec “Banlieusards”, film qu’il réalise et qu’il interprète et qui sera disponible en octobre sur Netflix, d’assurer son tout premier concert au Maghreb. Le HuffPost Maroc est allé à la rencontre du rappeur français. Retour sur le parcours, la carrière, les combats et les projets à venir de Kery James.

HuffPost Maroc: C’était comment pour vous ce concert à Rabat?

Kery James: J’ai trouvé le public réceptif. Même si je viens souvent ici pour me ressourcer, c’était mon premier concert au Maghreb. Il y avait des gens qui ne me connaissaient pas, mais c’est aussi ce qui est intéressant avec les festivals: il faut aller chercher les gens, leur expliquer qui on est, ce qu’on fait, et faut les emporter avec nous. C’est un challenge !

Quels conseils donneriez-vous aux rappeurs africains qui se lancent dans la musique?

Je leur dirais de se souvenir de leur culture, de leur histoire, et qu’ils doivent en être fiers. Il faut qu’ils la préservent, sans essayer de s’occidentaliser, de s’américaniser à tout prix.

Après 7 albums et plus de 30 ans de carrière, comment fait-on pour rester fidèle à ce qu’on est?

Je n’ai pas vraiment le choix, c’est dans ma nature ! (rires) Je ne sais même pas si j’ai du mérite. Je ne pourrais pas faire autre chose, artistiquement j’ai du mal à faire quelque chose que je n’ai pas envie de faire, et plus j’avance dans la vie plus ça devient ma philosophie: je repère ce dont je ne veux pas, et j’essaie de ne plus en faire. Par exemple, faire un texte d’égotrip, même si j’en ai fait quelques uns, pour moi c’est quelque chose de très compliqué. J’écris beaucoup plus facilement un morceau “fleuve” de 8 minutes, avec du texte plus construit, qu’un égotrip de 3 minutes. 

Dans ce 7e album, vous donnez votre point de vue sur le rap français actuel. Pouvez-vous nous en dire plus?

Déjà, le chômage, les inégalités sociales, raciales et les violences policières ont plus de mauvaises conséquences sur les jeunes en banlieue que le rap. Pour autant, le rap a lui aussi un impact, une responsabilité sur ce que sont devenues nos banlieues, et le rap joue aujourd’hui un rôle négatif. C’était un outil, dont on se servait avant pour dénoncer les injustices qu’on subissait, que les artistes ont aujourd’hui retourné contre eux pour en faire un outil d’autodestruction.

Avec une pièce de théâtre, mais aussi bientôt un film sur Netflix, vous élargissez vos moyens d’expression artistique. Que vous permettent le théâtre et le petit écran que vous ne permet pas la musique?

Ça me permet de parler à d’autres personnes. Ceux qui fréquentent le théâtre régulièrement ne sont pas ceux qui écoutent ma musique, ce sont des gens d’un autre milieu ou d’un autre âge, et c’est très intéressant pour moi parce que ça me permet de construire des ponts. Ça me permet aussi de continuer à exister ailleurs que dans le rap, où c’est toujours la course au jeunisme: il faut toujours être plus jeune, tous les ans un nouveau remplace celui qui était nouveau l’année passée, qui devient un “ancien” à son tour, et donc c’est difficile de continuer à exister, surtout quand je refuse d’adopter les nouveaux codes musicaux du rap. Ça fait 30 ans que je suis dans la musique, et j’ai aussi envie d’avoir de nouvelles sensations.

Qu’est-ce qu’on va retrouver dans “Banlieusards”? 

Le film rencontre l’histoire de 3 frères, des Français d’origine africaine. Le plus grand est aux portes du grand banditisme, le cadet est élève avocat, passe un concours d’éloquence et doit débattre de la responsabilité de l’État en banlieue, tandis que le plus jeune est, lui, à la croisée des chemins et doit choisir auquel de ses deux grands frères il veut ressembler. Pour moi c’est un film qui sert à quelque chose, qui raconte l’histoire de liens familiaux.

Dans votre titre “Banlieusards”, vous dépeignez deux France, séparées par un fossé creusé par les inégalités sociales. Depuis la sortie de ce morceau, est-ce que la situation dans les banlieues a évolué?

Ça s’est polarisé: d’un côté, je vois des gens qui veulent vraiment s’en sortir, qui font des choses auxquelles on ne pensait pas nous-mêmes il y a 20 ans, et qui ont des ambitions démesurées. Et de l’autre, je vois des gens qui ont sombré dans la violence la plus totale. Il n’y a plus beaucoup de place pour l’entre deux. Il faut choisir ton camp: soit tu fais partie des plus motivés, qui vont tout faire pour s’en sortir, soit tu subis. Ce constat là soulève aussi le problème de l’exemplarité: les gens qui font les choses bien sont souvent les plus silencieux. C’est tout le problème du nombre.