MAROC
01/10/2018 18h:51 CET

Karim Hajji: "L’entrepreneur marocain voit la Bourse comme un dernier ressort" (ENTRETIEN)

"La Bourse, malheureusement, continue d’avoir un rôle marginal"

BOURSE DE CASABLANCA/DR

FINANCES – Lancé en 2016 par la Bourse de Casablanca, le programme ELITE, créé par la Bourse italienne, filiale de la London Stock Exchange, vise à accompagner les PME dans leur stratégie de croissance en les introduisant progressivement à la Bourse. Ce 1er octobre était organisé à Milan, en Italie, le premier ELITE day, rassemblant plus de 1000 entreprises internationales dont une quinzaine d’entreprises marocaines sur les 60 ayant intégré le programme dans le royaume. Alors que la Bourse de Casablanca ne compte que 74 entreprises cotées et connaît actuellement une importante baisse de sa capitalisation boursière, ce programme pourrait être un moyen d’attirer davantage d’entreprises vers la place financière casablancaise. Entretien avec Karim Hajji, directeur général de la Bourse de Casablanca. 

HuffPost Maroc: Qu’est-ce que le programme ELITE?

Karim Hajji: C’est un programme d’accompagnement des PME et même des entreprises de taille plus importante vers le marché des capitaux. Qu’est-ce que le marché des capitaux? C’est le financement des entreprises hors financement bancaire classique. Cela peut être des financements en capital, du capital investissement, qu’on appelle plus communément le private equity, cela peut également consister à lever de la dette sur le marché financier pour une introduction en bourse.

Quel est le processus pour intégrer ce programme?

Cet accompagnement se réalise en trois phases: une première phase de formation, qu’on appelle “get ready”, où nous aidons les entreprises à acquérir les outils nécessaires pour pouvoir se présenter aux investisseurs. Cela va de la stratégie de croissance à l’organisation, la gouvernance, l’évaluation des différentes formes de financement, la valorisation de l’entreprise et, in fine, ce que nous appelons l’equity story, c’est-à-dire la préparation d’un dossier qui présente l’entreprise sous son meilleur jour pour les investisseurs. Cette première phase se déroule à peu près sur douze mois.

À l’issue de cette phase, les entreprises se font accompagner pendant la deuxième phase (baptisée “get fit”) par tout un écosystème, qui comprend des banques d’affaires, des banques, des investisseurs en capital, des experts comptables, des cabinets d’avocats, des agences de communication… Ceux-ci permettent aux entreprises de combler les écarts qui existent entre là où elles se projettent et là où elles sont aujourd’hui. Cet écosystème leur permettra de passer à la troisième phase, “get value”, qui est celle où les entreprises peuvent enfin faire appel au financement par le marché des capitaux.

En tout, le programme dure deux ans. Au bout d’un an et demi, les entreprises peuvent être certifiées, c’est-à-dire qu’elles sont déjà prêtes pour faire appel au marché des capitaux. Aujourd’hui, 11 entreprises sont certifiées sur 58 qui ont rejoint le programme au Maroc et 10 de plus en Afrique de l’Ouest. Elles opèrent dans 18 secteurs et réalisent 15,5 milliards de dirhams de chiffre d’affaires.

Combien d’entreprises marocaines ayant rejoint le programme ont été introduites en bourse?

Sur les 68 entreprises qui ont rejoint le programme, pour l’instant, aucune n’a été introduite en bourse mais quatre entreprises ont déjà annoncé leur intérêt à l’être. Nous allons donc continuer à les accompagner pour effectivement réussir cette introduction dans les meilleures conditions.

Dans les 5 prochaines années, combien seront introduites?

Il est difficile de s’engager sur un chiffre parce que cela relève de la décision souveraine des entreprises. Je ne peux donc pas vous dire aujourd’hui s’il y aura 5 ou 10 entreprises qui vont s’introduire, c’est un exercice délicat. En tout cas, nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider à franchir le cap et à s’introduire en bourse pour financer une prochaine étape de croissance.

Quelles opportunités cet événement organisé à Milan représente-t-il pour les entreprises marocaines?

Cela représente d’abord des opportunités commerciales, parce qu’à Milan, il y a des entreprises dans tous les secteurs d’activités qui couvrent largement ceux dans lesquels interviennent les entreprises marocaines. Il y a aussi des opportunités de joint ventures entre les entreprises marocaines et italiennes, et enfin des opportunités d’investissement des entreprises financières italiennes, que ce soit des entreprises de private equity ou des fonds d’investissement positionnés sur les marchés émergents, dans les entreprises marocaines.

BOURSE DE CASABLANCA/DR

La Bourse de Casablanca connaît actuellement une très forte baisse de sa capitalisation boursière et les volumes enregistrés sont faibles. Quelles mesures avez-vous prises pour remédier à cela?

Nous sommes en concertation avec les professionnels du marché pour évaluer ensemble quelles mesures concrètes peuvent être mises en place pour relancer la confiance et améliorer la liquidité sur la place. Mais vous comprenez bien que ce n’est pas quelque chose de simple. Il y a d’abord le besoin en investissements des opérateurs qui va conditionner leur besoin ou non de faire appel au marché des capitaux pour financer la croissance. S’il n’y a pas de décision d’investissement, il est difficile de demander aux entreprises de s’introduire en bourse. Or, une des manières de relancer la liquidité, c’est justement d’avoir plus d’introductions en bourse, aussi bien d’entreprises privées que d’entreprises publiques.

Nous sommes d’ailleurs engagés dans un dialogue avec les entreprises publiques pour essayer de les convaincre, non pas de privatiser, mais plutôt de faire appel à l’épargne tout en préservant le contrôle au profit de l’Etat, de manière à financer leurs besoins de croissance, sachant qu’elles sont souvent assez fortement endettées. L’Etat a des besoins croissants dans les infrastructures ou les projets sociaux et ne peut pas financer à la fois ses besoins stratégiques et en même temps continuer de financer le développement des entreprises publiques. C’est là que le marché des capitaux peut jouer un rôle important en fournissant un relais de financement pour les entreprises publiques qui ont besoin de ces fonds pour leur croissance.

Les investisseurs étrangers ont également amorcé un mouvement de repli au Maroc depuis quelques mois. Pourquoi et comment faire face à cela?

C’est aux investisseurs étrangers qu’il faut demander pourquoi. De notre côté, nous avons organisé des roadshows aussi bien à Londres qu’aux Etats-Unis, pendant lesquels nous faisons la promotion de la place casablancaise. Cela fait partie de notre responsabilité de faire en sorte que les investisseurs étrangers s’intéressent à notre place. Je rappelle que nous avons tenu à Londres, en avril dernier, 150 rencontres entre les entreprises cotées à la Bourse de Casablanca et les investisseurs étrangers. Une trentaine d’investisseurs spécialisés sur les pays émergents étaient présents à cette rencontre. Nous avons également conduit une délégation à New York pour rencontrer les investisseurs. Ce sont les actions de promotion que la Bourse considère comme faisant partie de sa mission, mais il y a des arbitrages que font les investisseurs étrangers entre les différents marchés en fonction des critères de rentabilité mais aussi de risques et de perspectives de croissance qu’ils offrent. On ne peut pas se substituer aux investisseurs qui font leurs propres arbitrages.

Combien d’entreprises marocaines seront introduites en bourse dans les prochaines années?

Je ne peux pas vous donner de noms mais il y a 4 entreprises qui ont déjà annoncé publiquement leur volonté de s’introduire en bourse.

Aujourd’hui, seules 74 entreprises, surtout des grosses, sont cotées à la Bourse de Casablanca. Peut-on parler d’un manque de “culture de la bourse” au Maroc et de frilosité des entreprises à se tourner vers cette institution?

C’est en effet culturel. L’entrepreneur marocain voit vraiment la Bourse comme un dernier ressort, sachant qu’il entretient des relations de proximité avec son banquier, qui lui fournit finalement l’essentiel de ses besoins en investissements. Les banques financent plus de 95% du financement de l’économie marocaine aujourd’hui. La Bourse, malheureusement, continue donc d’avoir un rôle marginal parce que les besoins de financement sont largement couverts par le système bancaire qui est aujourd’hui très efficace et l’un des plus développés sur le continent africain. Rappelons que le système bancaire marocain, relativement au PIB de notre pays, est le plus développé, plus que l’Afrique du Sud.

Vous allez bientôt fêter vos dix ans à la tête de la Bourse de Casablanca. Quel bilan dressez-vous de votre mandat?

La Bourse est aujourd’hui une institution robuste, résiliente, avec une équipe extrêmement solide et soudée, et un système d’information qui répond aux meilleures normes internationales mis en place en août 2016. Nous travaillons aujourd’hui avec les opérateurs pour essayer de mettre en place une chambre de compensation et un marché des dérivés cotés. Nous avons eu relativement peu d’introductions en bourse ces dernières années, mais ça, c’est lié au contexte: rappelons qu’une crise est passée par là et beaucoup d’évolutions sur la scène politique qui ont fait qu’un certain attentisme semble s’être installé. Malheureusement, ce sont des données incontournables.