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20/11/2018 13h:46 CET | Actualisé 20/11/2018 13h:46 CET

Kamel Daoud, contre-enquête: portrait d’Haroun

JOEL SAGET via Getty Images

En ces temps de Salon du livre, prix littéraires etc., on est plus que jamais amené à se demander ce qui fait le succès d’un livre : pas toujours facile à expliquer, il est vrai, mais parfois très clairement.

Les Algériens en tout cas ont sous les yeux un exemple encore récent qui entre tout à fait dans la seconde catégorie : un livre dont le succès a été et est encore éclatant, et ce pour une bonne raison, à la fois évidente et pleinement justifiée.

On a compris qu’il s’agit du célèbre Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, qui depuis sa parution en 2013-2014 n’a cessé d’être couronné par de nombreux prix. Pas question d’y revenir pour la enième fois sinon pour rappeler en une phrase la raison (au singulier) de cet engouement  à savoir l’idée en effet géniale qu’a eue l’auteur de donner un prénom à l’Arabe anonyme de L’Etranger de Camus, désormais devenu Moussa.

“Enfin !” se sont dit tous ceux qui trouvaient cet anonymat humiliant—étant entendu que Camus ne fait que reprendre l’usage des Européens d’Algérie en son temps (le livre est paru en 1942).

S’agissant de cette affaire de prénom, Kamel Daoud montre très bien son importance et il a été suivi par tout le monde, lecteurs et critiques qui ont approuvé le propos de son contre-roman. Cependant il ne s’agissait là que d’un aspect de son livre et bien peu semblent s’être préoccupés des autres qui quantitativement en tout cas sont beaucoup plus importants, puisqu’ils constituent tout le récit.

Ils sont pris en charge par le narrateur, Haroun, frère de l’Arabe alias Moussa (le prénom Haroun est cependant moins important  puisqu’il se désigne lui-même en tant que “Je). Et pourtant ce portrait d’Haroun est bien intéressant, d’autant qu’on le voit à tous les âges de la vie, depuis l’enfance puisqu’il a sept ans lorsque son frère est tué (1942) jusqu’à ce qu’il soit devenu le vieillard qui raconte l’histoire à peu près au moment de l’écriture du roman (2013).

La volonté de suivre une chronologie n’est d’ailleurs pas le trait essentiel du livre, sinon qu’un de ses moments importants est le jour où Haroun accomplit le seul acte remarquable de sa vie, le 5 juillet 1962, en tuant un de ces Français qui fuient d’éventuelles représailles dans l’Algérie devenue indépendante.

Pour le reste, ce à quoi Kamel Daoud a principalement consacré son livre est la psychologie de son personnage, étant entendu que comme il arrive très souvent dans ce type de roman, une petite partie relève de l’analyse autobiographique, tandis qu’un autre partie pourrait s’appeler analyse collective de l’Algérien  d’aujourd’hui, rejoignant par là le vaste travail en cours chez les romanciers algériens contemporains, Samir Toumi, Amine Zaoui ... etc.

Or c’est à peine si l’on trouve ça et là dans la critique une remarque un peu naïve (mais pourtant intéressante) du genre: “en fait, il n’est pas tellement sympathique, cet Haroun”. Ce qui ne serait pas démenti par Haroun lui-même puisque comme Meursault dans L’Etranger, il dit vouloir susciter la haine des autres, ceux qui assisteront à son enterrement. Propos de révolté, comme aurait dit Camus  qui a fait un bel usage de ce mot, mais tout le sens du récit de Kamel Daoud est de nous faire comprendre comment et pourquoi, en tant qu’Algérien, son Haroun en est arrivé là (“son” Haroun parce que ce personnage est entièrement de son invention et ne doit rien à Camus).

Haroun est un survivant, le seul fils qui reste à sa mère après la mort de Moussa, position pleine d’ambiguïté et sûrement difficile à vivre, car le mort est toujours celui qui a le beau rôle ou la bonne place, par rapport auquel, dans l’affection maternelle, le survivant n’est qu’un substitut. Inconsciemment la mère en veut  à celui qui a survécu, comme si c’était là une injustice à l’égard de son frère ; mais plus grave encore le survivant s’en veut à lui-même, ou plutôt il se sent coupable d’avoir survécu.

Cette culpabilité pèse lourdement sur toute l’adolescence et la jeunesse d’Haroun, et il serait difficile de ne pas faire le lien avec ce que nous dit Samir Toumi dans L’effacement (2016): la difficulté d’être de son personnage vient de qu’il appartient à la génération des fils et non à celle des pères, les pères ayant été les héros de la guerre d’indépendance, grandis encore par toute la mythification dont ils ont été l’objet, de même que le Moussa de Kamel Daoud est lui aussi mythifié par sa mère, en tant  que glorieuse victime dont elle organise le culte ; et de ce fait Haroun se trouve comme “effacé”, rendu incapable de vivre par le poids du mort qui n’a pas de peine à l’emporter sur son insignifiance de vivant.

D’ailleurs les deux personnages se trouvent encore rapprochés par le fait que Haroun, qui par son âge aurait pu participer à la guerre d’indépendance ne l’a pas fait cependant. Et dans ce cas ce sont les autres sinon lui-même qui l’accablent sous le poids de ce qui restera  à tout jamais la marque d’un  manque, d’une défaillance (voire d’une trahison ?).

C’est ainsi que les culpabilités s’accumulent sur le malheureux Haroun, personnage décalé d’abord au sens propre avant de l’être au figuré puisque finalement il tue bel et bien un Français mais au-delà des délais permis (oh ! à bien peu de chose près) : le 5 juillet 1962.

Pour tragique qu’il soit, une étrange dérision n’est pas absente de ce roman, l’histoire d’un homme assez maladroit pour ne pas être celui qu’il aurait fallu au moment qu’il aurait fallu, et qui plus généralement se retrouve toujours hors norme dans une société éminemment conformiste.

Les choses empirent après l’indépendance, ou plus récemment encore, lorsque l’Algérie entend se construire sur un modèle unique et intolérant. Malheur à Haroun, qui n’arrive pas à être autre chose qu’un individu et non pas un membre d’une communauté. Sa détestation des vendredis nous fait penser aux provocations existentialistes de  Juliette Greco lorsqu’elle chantait : “Je hais les dimanches (…) Et tous les honnêtes gens
Que l’on dit bien-pensants

Et ceux qui ne le sont pas

Et qui veulent qu’on le croie

Et qui vont à l’église

Parce que c’est la coutume

Qui changent de chemise

Et mettent un beau costume… (1950).

La référence à l’existentialisme nous ramène plus haut dans le temps à La Nausée de Sartre (1938) qui d’ailleurs ne manque pas de  rattacher le triste état de son héros à l’ambiance historico-politique. Ce qu’il faut évidemment faire aussi pour les personnages du roman algérien contemporain.