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16/09/2019 15h:19 CET | Actualisé 16/09/2019 15h:19 CET

Kais Saïd ou le choix de la génération Z

C’est la génération Z qui a décidé en 2019 en Tunisie. Ce sont les voix des personnes qui avaient entre 10 et 17 ans au moment de la révolution qui ont fait la différence.

Anadolu Agency via Getty Images

Le 15 septembre 2019, les Tunisiens se sont exprimés à travers les urnes: une expression assez singulière qualifiant Kaïs Saïd et Nabil Karoui au second tour de cette élection présidentielle anticipée.

En attendant les derniers chiffres de l’ISIE, regardons de plus près les chiffres de Sigma Conseil basés sur un sondage sortie d’urnes avec plusieurs théories séquentielles.

Kaïs Saïd est en tête du classement avec 19,5 % des voix suivi par Nabil Karoui avec 15,5% des voix.

Comment a réussi cet universitaire conservateur, au caractère placide et à la diction robotique à avoir un tel score avec une campagne low-cost, entre cafés et marchés et loin des palais et médias?

Constituer une réponse globale à cette question me paraît un peu difficile à ce stade sans recul suffisant mais un chiffre attire en particulier mon attention et j’ai décidé de m’y pencher dans ce papier.

37 % des électeurs de Kais Saïd auraient entre 18 et 25 ans

C’est la génération Z qui a décidé en 2019 en Tunisie. Ce sont les voix des personnes qui avaient entre 10 et 17 ans au moment de la révolution qui ont fait la différence.

Mais qui sont donc ces jeunes de la génération Z? Pourquoi ont-ils fait ce choix? Et quel message veulent-ils nous passer?

En posant la question à quelques-uns dans mon entourage, la réponse venait en chœur: “C’est un homme honnête, indépendant et intellectuel”.

En creusant un peu plus au niveau de leur connaissance du programme, il n’y avait pas de précision qui ressort dans les réponses mais revient l’idée de la participation directe du peuple et du suffrage universel.

Essayons de comprendre ces éléments de réponse.

La génération Z est en effet une génération de “digital natives” ultra connectée née avec internet et téléphone portable et biberonnée de réseaux sociaux. C’est une génération de zapping: selon une étude de Swiss Education Group, l’analyse d’un sujet qui les intéresse ou non se fait en 8 secondes seulement. Et s’il y a un intérêt croissant au sujet, la concentration pourrait atteindre 12 minutes au maximum.

Ils n’ont donc pas besoin de longs discours et d’émissions télévisées de deux heures pour se faire leurs idées sur un sujet ou une personne. Les dernières années, l’image que renvoyaient tous les politiciens étaient négative d’une manière ou d’une autre. “Ils sont tous nuls”, “Ils n’ont rien fait”: ce sont des mots qu’on entendait fréquemment et partout.

Ceci est suffisant pour que les Z, à 8 secondes d’analyse, classent tous ces politiciens dans un tiroir: leur temps est précieux et ce n’est pas la peine de le perdre en essayant de comparer ces 26 candidats via de longues lectures ou des comparaisons de longs discours télévisés. Il faut les “Zapper”.

L’image que renvoie Kais Saïd, quant à lui, à 8 secondes d’analyse est celle qu’ils décrivent “Honnête, indépendant, intellectuel”. On l’a vu à plusieurs reprises, souvent dans des apparitions courtes, au journal de 20H ou dans des petites interviews sur des sujets constitutionnels en tant qu’expert.

Cette image de Kais Saïd le place donc dans une autre sphère chez les Z.

Par ailleurs, Kais Saïd et son équipe que personne ne connaît, ont, à mon avis, bien ciblé intentionnellement ou accidentellement cette génération “Image-centric” qui se concentre beaucoup sur l’image, qui n’a pas besoin de beaucoup de temps pour se faire un avis et qui a abandonné les médias traditionnels au profit des médias alternatifs: 8 jeunes Z sur 10 regardent plus YouTube que la télévision. On n’a quasiment pas vu Kais Saïd dans les médias classiques tout le long de la campagne mais il était aussi bien présent sur les réseaux sociaux que sur le terrain.

Quid des attentes de cette génération de la politique?

Je ne saurai pas donner des éléments de réponses statistiques à ce sujet car il y a très peu d’études sur le rapport de cette génération à la politique. En revanche, si l’on transpose les attentes de la génération Z par rapport à une entreprise sur l’état, on dirait que cette génération portée par la quatrième révolution industrielle, impose un changement, une remise en cause “du management” du pays et du rapport des représentants du pouvoir avec les citoyens.

La génération Y en Tunisie avait fait la révolution en 2011 et a apporté les prémices de cette nécessité de changement. La génération Z, quant à elle , nous montre, à travers ce scrutin en 2019, qu’elle exige le changement et qu’elle le pense différemment. Kais Saïd prône en effet pour une démocratie directe où les intermédiaires entre le pouvoir et le peuple seraient réduits. Une démocratie à l’image d’une entreprise horizontale voire même une entreprise libérée ayant peu ou aucun niveau de séparation entre les employés et l’exécutif. Là encore, Kais Saïd cible très bien intentionnellement ou accidentellement, la génération Z.

L’idée de ces formes d’organisation en entreprise, est que les employés soient plus productifs en étant impliqués directement dans les processus de prise en décision plutôt qu’en étant simplement supervisés par plusieurs niveaux de hiérarchie qui déciderait pour eux. 

Dans la république tunisienne dont le président serait Kais Saïd, ce serait semblable. Le peuple sera impliqué directement dans le processus de prise de décision. Il se débarrasserait donc de la pseudo-élite auto proclamée plus intelligente et participerait à la vie politique bien plus souvent qu’une fois tous les cinq ans.

Enfin la génération Z est une génération “Start-up” avide d’entrepreneuriat et admirative de nouveauté et de disruption: les grandes entreprises ne font pas rêver les Z comme ils faisaient rêver les X ou même une partie des Y. Pour les Z avoir une expérience dans un domaine ou dans un autre ne signifie pas avoir une longueur d’avance. Ceci exclut très rapidement tous ceux dont le mérite est l’expérience militante, partisane ou ministérielle et place Kais Saïd encore une fois dans une autre sphère. C’est un nouveau visage en politique et il fonctionne jusqu’ici comme une start-up: il a une expertise dans son domaine, il a une ambition que certains voyaient comme une utopie et il y a des éléments disruptifs dans son projet. A l’image d’un entrepreneur, il a très peu de moyens mais croit en son projet et essaye de convaincre. Et pour mettre l’accent sur la différence de sa start-up comparée aux grands groupes, il n’a pas cherché des investisseurs et a même refusé le “Business Angel” qu’aurait pu être l’ISIE pour lui.

Ce qui est certain, c’est que cette génération aurait beaucoup de choses à nous dire. Elle vient d’annoncer la couleur et elle continuera à influencer fortement par la suite.

Les Z tunisiens, veulent être écoutés, et désirent le changement, un changement dont ils seraient tributaires et pas subordonnés.

Kais Saïd l’a très bien compris et l’a subtilement traduit dans le slogan de sa campagne “Le peuple veut”.

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