TUNISIE
13/07/2018 10h:42 CET | Actualisé 13/07/2018 10h:56 CET

Une jeune fille affirme avoir été internée dans un hôpital psychiatrique car jugée "athée" par son père imam, ses avocats crient au scandale, émoi sur les réseaux sociaux

"Son médecin a carrément déclaré que les comportements de Nouhe sont bizarres par rapport aux normes de la société puisqu'elle fait du camping avec ses amis" a affirmé un de ses avocats

Instagram/Nouhe Bchiny

Nouhe Bchiny, une jeune tunisienne de 19 ans qualifiée d’ “athée” par son père se retrouve aujourd’hui enfermée à l’hôpital psychiatrique de Razi à cause de ce qu’auraient qualifiés les médecins d’un “comportement asocial”.

Dans une publication publiée sur sa page Facebook, la jeune fille affirme avoir été internée de force mercredi à l’hôpital psychiatrique après que son père ait porté plainte contre elle car elle ne serait pas “stable psychologiquement” et qu’elle a des “tendances suicidaires”.

Cette définition donnée par son père, imam de mosquée, repose sur le fait que selon lui “l’atheisme est une maladie mentale, que le camping et le travail associatf sont des symptômes suicidaires et que les tatouages, les cheveux rouges et le side shave représentent la vénération de satan”.

Après la plainte du père, le procureur de la République a ordonné l’internement de Nouhe, qui après avoir caché un téléphone portable dans son soutien gorge, a pu communiquer sur les conditions de son internement.

Selon un des ses avocats Alaa Khemiri, la jeune fille a été internée suite à une “plainte de son père salafiste à cause de ses croyances religieuses (non musulmanes) et de son comportement jugé par le médecin de l’hôpital contraire aux coutumes sociales parce que c’est une fille qui fait du camping”.

L’avocat affirme que l’administration de l’hôpital a refusé de lui donner accès à l’ordre d’internement mais également de rencontrer sa cliente.

Mounir Baatour, un autre de ses avocats, rejoint la version de son confrère Alaa Khemiri en donnant plus de détails: “Les médecins de l’hôpital demandent à la fille si elle croyait en Satan. Son médecin a carrément déclaré que les comportements de Nouhe sont bizarres par rapport aux normes de la société puisqu’elle fait du camping avec ses amis, qui dansent et qui chantent” précise-t-il dans une publication sur sa page Facebook.

Actif dans la société civile, Mounir Baatour affirme connaitre Nouhe qui “menait des discussions intellectuelles des plus normales” et avec qui il élaborait un “communiqué de presse que notre mouvement comptait publier après les attaques terroristes du week-end dernier à Ghardimaou”.

Il a en outre appelé à un rassemblement de soutien à la jeune fille vendredi à 12h devant l’hôpital psychiatrique.

L’Association des libres penseurs, qui se se revendique de l’athéisme et de la laïcité, a également appelé à une manifestation de soutien à Nouhe devant l’hôpital psychiatrique vendredi à 12h et ce avant la publication du rapport médical définitif qui sera publié à 14h.

L’association affirme qu’elle épuisera “tous les moyens légaux” pour faire sortir la jeune fille de l’internement ajoutant qu’une “pétition sera envoyée au tribunal”.

De son côté, l’avocate et députée Bochra Bel Haj Hmida a affirmé que “l’éthique et la déontologie ont été scrupuleusement respectées” dans l’internement de la jeune fille.

“J’ai appelé toutes les personnes intervenantes elles ne feront que ce qu’exige le devoir médical” a-t-elle ajouté.

Malgré plusieurs tentatives d’avoir plus d’informations l’hôpital psychiatrique de Razi était injoignable. Le Tribunal de Première Instance de Tunis n’a pas souhaité commenter.

Que dit la loi dans un pareil cas?

Selon l’article 25 de la loi n°92-62 du 03 août 1992 relative à la santé mentale et aux conditions d’hospitalisation en raison de troubles mentaux. Le procureur de la République peut décider l’internement en cas de “danger imminent menaçant la sécurité du malade lui même ou celle des tiers”.:

“En cas de danger imminent menaçant la sécurité du malade lui-même ou celle des tiers, les procureurs de la République arrêtent, à l’égard des personnes dont le comportement révèle des troubles mentaux manifestes, toutes les mesures provisoires nécessaires notamment l’hospitalisation, à charge d’en référer, dans les quarante-huit heures au président du tribunal de première instance territorialement compétent. Ce dernier devra statuer sans délai sur la demande d’hospitalisation d’office dans les formes prévues à l’article 24 de la présente loi et au vu d’un certificat médical établi par un médecin psychiatre de l’établissement hospitalier où le malade a été admis. Faute de décision du président du tribunal ces mesures provisoires sont caduques au terme d’une durée de huit jours”.

L’article 24 prévoit un délai de 48 heures au corps médical pour statuer sur l’état mental d’une personne hospitalisée d’office sur décision judiciaire. 

Mais au delà de la loi, les raisons qui ont poussé à l’internement d’office de la jeune fille ont créé l’émoi sur les réseaux sociaux.

L’émoi des internautes

Sur les réseaux sociaux, le hashtagh #سيب_نهى (“Relâchez Nouhe”) est largement partagé par de nombreux internautes qui rappellent la liberté de conscience inscrite dans la Constitution. D’autres évoquent la prolifération de la mentalité “daechienne” au sein de la société tunisienne.

“Si Nouhe ne sort pas demain, j’irai me présenté à l’hôpital psychiatrique...Si elle est folle alors mon cas est bien plus sérieux”

“La Tunisie daechienne. Relâchez Nouhe”

“Nous somme tous atteints psychologiquement dans ce pays”

“Dans le pays de la liberté, être athée c’est être atteint mentalement et se retrouver dans un hôpital psychiatrique...”

“Votre Tunisie a une maladie qui s’appelle l’inacceptation de ce qui est différent. Emmenez-nous à l’hôpital psychiatrique...puisque vous êtes sains mentalement”.

La blogueuse Lina Ben Mhenni a également publiée une vidéo en soutien à la jeune fille. “Ce qui est drôle, c’est qu’en 2018 en Tunisie, il existe encore des médecins qui posent la question ‘Vénères-tu Satan’. Avec tout mes respects pour ce médecin, mais qu’as-tu fait de tes études?” s’est-elle interrogée.

“De 2011 à 2014, l’Assemblée Constituante a rédigé une constitution qui comprend l’article 6 qui dit que L’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes. Mais à priori, la constitution ne s’applique pas quand on sait qu’une jeune fille Nouhe Bchiny est internée à l’hôpital psychiatrique de Razi parce que son père, imam dans une mosquée” en a décidé ainsi.

“C’est un scandale que quelqu’un se fasse arrêter parce qu’il est athée, non croyant ou parce qu’il est bouddhiste” a-t-elle affirmé.

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