TUNISIE
08/04/2019 20h:37 CET

Juan Guaidó se confie au HuffPost: "Nous ne cherchons pas à en finir avec le chavisme"

Laura Riestra du HuffPost Espagne s'est entretenue avec le président autoproclamé du Venezuela.

YURI CORTEZ via Getty Images

INTERNATIONAL - Pour obtenir un entretien avec Juan Guaidó, il faut beaucoup de patience et un chargeur de téléphone toujours à portée de main. Depuis la réception du premier “OK, ça marche” aux premières réponses, treize jours se sont écoulés et nous avons envoyé pas moins de 40 SMS dans lesquels nous discutions du format, de la durée et du nombre de questions.

Finalement, nous avons obtenu la solution la moins mauvaise: que le président par intérim du Venezuela réponde à un questionnaire par courriel, sans possibilité de rebondir sur ses réponses. Ce n’est pas l’idéal, mais le nombre de demandes d’interview est tel qu’il n’est pas question de passer à côté du témoignage de l’un des responsables politiques les plus sollicités à l’heure actuelle.

Même s’il vit dans un pays où “le sang a été versé”, celui qui va à l’encontre du chavisme historique, le député qui veut en finir avec Nicolás Maduro, ne craint pas pour sa vie. Il nie être l’auteur d’un coup d’État –ceux qui le pensent ignorent ce qui s’est passé au Venezuela ou sont “de mauvaise foi” soutient-il– et refuse catégoriquement de s’asseoir à la table des négociations avec Maduro. Juan Guaidó n’hésite pas à afficher ses ambitions: “Nous ne cherchons pas à en finir avec le chavisme ni avec aucun homme politique. Ce que nous voulons, c’est la démocratie.”

 

Que pensez-vous de ceux qui vous accusent d’avoir mené un coup d’État?

Soit ils ignorent ce qui s’est passé au Venezuela, soit ils sont de mauvaise foi. C’est Nicolás Maduro qui n’a pas écouté la volonté exprimée par les électeurs lors des élections parlementaires de 2015. Il a organisé un coup d’État en violant la constitution et en convoquant, de manière illégale, une assemblée corporatiste (fasciste) en 2017 constituée de ses seuls alliés. Depuis le 10 janvier, il usurpe la fonction de président de mon pays. Mon seul but est de rétablir la démocratie et l’État de droit au Venezuela.

 

 

Et ceux qui disent que vous êtes un agent de la CIA, voire une marionnette des États-Unis?

Je préside la dernière institution légitime démocratique au Venezuela. Les députés qui y siègent ont été élus en décembre 2015 dans le cadre de la constitution de mon pays. Donald Trump ne nous a pas choisis, il n’était alors même pas président. C’est le peuple vénézuélien qui a parlé, et il faut respecter son souhait.

 

Quels sont les risques aujourd’hui d’une effusion de sang au Venezuela?

Depuis une quinzaine d’années, plus de 250.000 de nos citoyens sont morts du fait de la violence. D’autre part, les forces de la répression, dirigée par Maduro, sont toujours actives et responsables de nombreuses exactions et infractions aux droits humains, y compris des exécutions extrajudiciaires. De 2015 à 2017, plus de 8200 exécutions sommaires ont été recensées, trois fois plus que le nombre de disparus au Chili pendant la dictature militaire de Pinochet! Dans notre pays, le bain de sang s’est déjà produit.

Anadolu Agency via Getty Images

 

Craignez-vous pour votre vie?

La responsabilité que j’assume implique la prise de risques pour mon intégrité physique et ma liberté, ainsi que celle de ma famille et de mes collaborateurs. Ma plus grande crainte est que les Vénézuéliens continuent de ne pas avoir accès aux médicaments nécessaires à leurs enfants. Que les personnes âgées continuent de mourir en raison de la pénurie de nourriture, et de maladies pourtant évitables. Que la dictature perdure, car c’est la cause de la faim et des souffrances que subit le peuple.

 

Pourquoi n’avez-vous pas encore réussi à obtenir le soutien des forces armées? Des indices vous permettent-ils d’espérer que les hauts gradés vont changer de camp?

Il y a, à l’intérieur de l’institution militaire, une grande répression. Beaucoup d’officiers ont été arrêtés, torturés ou persécutés par des agences de contre-espionnage soutenues par la dictature cubaine. Pourtant, les militaires veulent eux aussi que les choses changent. J’en appelle à eux, avec tout le respect que je dois à cette institution. Nous ne leur demandons pas de changer de posture politique ou d’opinion. Nous leur rappelons simplement qu’ils ont fait le serment de protéger le peuple et la constitution, et qu’ils doivent respecter et faire respecter ce serment.

 

Donald Trump est l’un de vos fidèles soutiens. Du fait de quelle opinion politique?

Dans notre combat pour restaurer la liberté au Venezuela, nous avons bénéficié du soutien de la plupart des démocraties américaines et européennes. La plupart des pays latino-américains avec qui nous avons des liens historiques et culturels ont adhéré au Groupe de Lima en août 2017 pour soutenir notre effort. Nous leur en sommes infiniment reconnaissants.

 

Que pensez-vous du soutien apporté par l’Espagne? Le considérez-vous comme suffisant?

Nous sommes très reconnaissants du soutien que nous témoignent divers groupes politiques espagnols depuis plusieurs années, du Congrès des députés à l’actuel gouvernement. Pour nous, le soutien de l’Espagne et de l’Europe est synonyme d’espoir.

 

Pensez-vous que l’Union européenne devrait s’impliquer davantage?

Si les gouvernements européens veulent contribuer à un changement positif au Venezuela, ils doivent faire bloc pour que les forces qui soutiennent encore Nicolás Maduro ressentent le poids de la pression diplomatique et politique de l’Europe. C’est capital pour le retour de la démocratie au Venezuela.

L’Europe a l’impression que l’effet Guaidó s’est essoufflé. À quoi attribuez-vous ce phénomène?

Le chemin que nous avons tracé est loin d’être simple. Nous sommes face à une dictature qui peut compter sur le soutien d’autres dictatures et n’a aucun scrupule à assassiner ou laisser mourir les Vénézuéliens. Nous ne cherchons pas à “en finir avec le chavisme” ou avec un homme politique en particulier. Nous voulons simplement la démocratie, et que les Vénézuéliens puissent avoir le droit de choisir librement leur destin.

 

Vous n’avez pas peur de faire partie de l’énième tentative d’en finir avec le chavisme?

Je peux juste vous assurer que nous autres, Vénézuéliens, n’allons pas nous avouer vaincus. Nous n’allons pas nous rendre, ni renoncer.

Anadolu Agency via Getty Images

 

Vous seriez prêt à entamer un dialogue avec Nicolás Maduro?

Les forces démocratiques vénézuéliennes ont participé plusieurs fois aux efforts de dialogue, de négociation et d’entente avec son régime. Nous l’avons fait aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, de façon privée et publique. Seuls et avec une représentation internationale. La dernière fois, c’était en décembre 2017 et janvier 2018, en République dominicaine, avec le soutien du président de ce pays, Danilo Medina, et les ministres des Affaires étrangères mexicain et chilien.

Les conséquences de ces tentatives ont toujours été les mêmes: à l’issue de chaque dialogue, on se retrouve avec plus de prisonniers politiques et moins de droits pour les citoyens. Pour faire simple, non seulement M. Maduro et les responsables qui l’entourent ne cèdent sur rien, mais ils profitent de la situation pour renforcer la dictature en place. Vous comprendrez que nous ne pouvons pas participer à une énième manœuvre de ce genre.

Si Nicolás Maduro avait voulu faciliter le dialogue, il aurait fait libérer les prisonniers politiques. Il n’en a rien été. Au contraire, le député Juan Requessens reste incarcéré sans autre forme de procès, ce qui viole son immunité parlementaire. Julio Borges, ex-président de l’assemblée nationale, a dû s’exiler à cause des persécutions. Un autre député, mon camarade de Volonté populaire, Gilbert Caro, a passé plusieurs mois en prison. Leopoldo López reste assigné à domicile. On connaît d’autres cas de prisonniers politiques enfermés depuis plus de quinze ans.

Nous ne refusons pas le dialogue, mais notre position est que tout accord ne prévoyant pas la cessation de l’usurpation sera considéré comme une mesure dilatoire pour maintenir Nicolás Maduro au pouvoir.

 

Pour paraphraser le début de “Conversation à la Cathédrale” de Mario Vargas Llosa, ”à quel moment et pourquoi le Venezuela a-t-il été foutu?”

Quand un seul individu a concentré tous les pouvoirs. C’est à partir de là que la démocratie vénézuélienne a commencé à mourir. La démocratie n’est pas garante de la compétence d’un gouvernement, mais du pouvoir se débarrasser des mauvais dirigeants. Mon activisme politique a démarré quand j’ai participé au mouvement étudiant de 2007, quand nous nous sommes rendu compte de la dérive autoritaire qui était en train de se produire.

Cet article, publié sur le HuffPost Espagne, a été traduit par Virginie Tisserant et Coraline Butruille pour Fast ForWord.

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