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23/10/2019 10h:20 CET | Actualisé 24/10/2019 09h:35 CET

Joker ou l’enfant inconsolé

“J’ai longtemps cru que ma vie était une tragédie. En fait, c’est une comédie” Joker

Youtube/Warner Bros Prod
Extrait du film Joker

Depuis le 9 octobre 2019, date de la projection de l’avant-première du Joker, film dramatique réalisé par Todd Phillips et personnage principal incarné par l’acteur Joaquin Phoenix, les interprétations s’accumulent pour déchiffrer le message puissant de ce tableau sombre et asphyxiant, ce qui nous incite à cogiter et à interroger les absurdités qui nous taraudent dans ce monde actuel. L’histoire se déroule à Gotham City dans les années 80. Les événements tournent autour d’Arthur Fleck, le comédien qui n’a pas le rire contagieux, mais plutôt anxieux. Bien que le personnage de Joker soit “usé”, il est cette fois-ci énigmatique et séduisant par sa danse, son masque de joie et ces toc-tocs ensorcelés. Son rire qui résonne dans l’espace où il se trouve est le secret de toute l’histoire. Mais ce rire est tout sauf thérapeutique!

Annoncé comme le film de l’année par la maîtrise incontestable voire parfaite des acteurs et de la mise en scène, Joker met devant nous après le visionnage tous nos souvenirs, nos déceptions, nos ambitions altérées par le temps ou par le ton sarcastique d’un simple passant. Les scènes s’enchainent comme un défilé mémoriel de notre propre histoire. Ça nous rappelle les moments de force et de faiblesse par lesquels on est passé et combien de fois, on aurait dû pleurer au lieu de s’éclater de rire. Ce sentiment prouvé par la majorité de spectateurs (mentionné dans des publications ou commentaires sur les réseaux sociaux) prouve la performance du scénario et bien évidemment celle de l’acteur. On suit attentivement l’histoire pendant 2 h et on se sent à fleur de peau en s’intéressant à chaque instant et détail de l’intrigue. 

Dès le début, on voit Joker s’éclate de rire, en haletant, comme il nous tient haletant jusqu’à la fin du film et comme le rythme haletant de la vie. Face à un miroir, seul avec un visage déguisé, il se manifeste bizarre. On n’arrive pas à comprendre s’il rit ou il pleure et “c’est ça la vie” ; une voie où s’entremêlent les voix-es. Dans le même sens, l’esthétique sombre et la lumière crue créent un malaise visuel chez le spectateur. On est âme et cœur avec Joker qui ère dans les rues cherchant à sauver sa carrière. On s’inquiète pour lui, pour ses folies et ses envies. Mais, on assiste au fur et à mesure à la naissance d’un monstre qui nous présente la Comédie humaine.

Souffrir, mourir ou devenir tueur psychotique, qui se défend face à toutes formes d’humiliation. Voilà le drame qui se cache derrière le masque d’un clown censé être sur “terre pour semer la joie” comme sa mère lui répète toujours. Arthur Fleck ou Joker comme il se désigne lui-même est un enfant inconsolé, violenté, rejeté par la société et dont les rêves sont avortés. Il estime être comédien, mais il est raté selon ses collègues, son patron et toute autre personne dans son entourage. Il subit agression et malédiction avant de trouver son échappatoire ; “la folie” justifiée par une carte de handicapé. C’est à partir de là qu’il se délivre des entraves intérieures afin de se rendre heureux. “Danse de mort”, “regard noir” et “fous rires” laissent Joker jouir de sa douleur, mais peut-être ici “la folie n’est pas déraison, mais foudroyante lucidité” si on reprend l’affirmation de l’écrivain dramaturge Réjean Ducharme. Ainsi, la mise en scène de cette folie nous rend compte de la société maudite dans laquelle on vit aujourd’hui. Une société qui néglige les vulnérables, les agresse, les méprise et les pousse parfois à se suicider. Néanmoins, dans le film, les rôles sont inversés et Joker, la victime du viol et d’une mère adoptante qui souffre des troubles psychologiques, se transforme à son tour à l’ennemi juré de chaque personne qui le menace ou se moque de lui. Il s’éclate, fusille la discrimination, dénonce le refus et s’indigne contre l’injustice sociale. Tuer, pour lui, c’est se venger « en protégeant les opprimés », s’affirmer et contester le dénigrement tant imposé et supporté. On est basculé face à cette violence banalisée, à ces scènes de meurtre sèches et au comportement de Joker qui garde le sang-froid en disant “tu obtiens ce que tu mérites, putain!”. Et c’est exactement le message que le réalisateur veut transmettre. Certes, ce n’est pas légitimer la violence, mais en connaitre les causes et les conséquences.

Le sentiment de la délivrance est présenté par la danse, pure jouissance, mais aussi par le sourire dessiné avec du sang sur son visage qui n’est pas apeurant, mais apeuré. Un faux sourire derrière lequel on découvre un être épuisé, maltraité et en quête d’identité. Sa souffrance est en réalité intensifiée par la politique et les médias.

Dans ce film violent qui nécessite une longue méditation, les tensions politiques contribuent à accentuer la douleur psychique de l’Homme qui se métamorphose au fil du temps en un mal ordinaire comme disait Freud. On survit dans un monde complexe et compliqué, dans une sphère d’intérêt personnel, de solitude, de servitude, de censure. On continue à se produire, à travailler et à aimer dans la démocratie falsifiée soutenue par les médias qui nous réservent, à leurs tours, l’absurdité, les rumeurs et les clichés. On se permet d’étaler la vie privée des autres, d’utiliser des données personnelles, des photos ou des vidéos juste pour attirer une grande masse d’auditeurs ou téléspectateurs sans rendre compte du malheur de l’Autre et peu importe la dignité humaine…

Joker est en effet le reflet des enfants délaissés par leurs parents ou par la société. C’est le miroir de la douleur que l’on cache et qui reste sans remède jusqu’à l’explosion, mais c’est surtout le résultat de l’ignorance et l’abandon. On est responsable de l’hostilité ! On est responsable du mal et du bien ! On est responsable de cette haine qui guette les individus dès leur petite enfance !

Faites attention à vos enfants, la génération de demain !

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