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05/05/2018 19h:54 CET | Actualisé 05/05/2018 19h:54 CET

Jeunes soldats

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Dans son récit le plus récent, LeLivre d’Amray, Yahia Belaskri  utilise des souvenirs dont certains sont certainement autobiographiques sans pourtant les situer dans l’espace et dans le temps car son choix n’est pas celui d’une écriture réaliste. Il préfère des évocations qui sont si l’on peut dire reconnaissables, en ce sens qu’elles permettent des rapprochements avec des ailleurs, et il en est ainsi par exemple pour son instruction militaire de six mois, suivie d’une affectation dans le grand Sud, une garnison perdue en plein désert, à deux mille kilomètres des siens. Il y reste deux ans, le but supposé étant de « surveiller l’ennemi », un ennemi qu’il ne connaît pas. La grande difficulté, insurmontable, est de trouver à s’occuper pendant ce temps complétement vide.

Le rapprochement qui vient à l’esprit se fait avec un film, qu’on peut voir en ce même moment. Intitulé Foxtrot, il se présente comme une œuvre très critique à l’égard de l’armée israélienne, qui a déjà été auparavant la cible du cinéaste Samuel Maoz et qui pour ce faire a été très violemment dénoncé par la Ministre israélienne de la guerre, l’accusant de salir l’armée de son pays. Il est vrai qu’on voit dans le film comment quatre jeunes soldats, chargés de la surveillance d’un checkpoint et soudain saisis de panique, tuent dans leur voiture d’innocents Palestiniens—un crime aussitôt couvert par l’armée.

Le film montre longuement comment ces jeunes soldats ont pu en arriver là, à force de vivre dans la solitude et l’angoisse de l’isolement. Quoi qu’il en soit des événements du film, qui font qu’il meurt finalement dans un accident,  la vie d’un jeune soldat qui en est le héros principal est définitivement brisée.  Comment survivre à la double culpabilité, de l’acte et se de son escamotage ? Ce sont évidemment les Palestiniens qui sont montrés comme les victimes, mais les jeunes Israéliens ont beaucoup à souffrir eux aussi de la façon dont ils sont utilisés par leur Etat.

Samuel Maoz a réagi en pointant que même les Américains les plus patriotes n’avaient pas considéré Michael Cimino ou Oliver Stone comme des traîtres pour leurs films sur la guerre du Vietnam. Beaucoup plus près de l’Algérie et de la France, il n’est que justice d’évoquer le remarquable film de René Vautier, Avoir vingt ans dans les Aurès, paru pour la première fois en 1972 puis à nouveau en 2012. René Vautier, mort à 86 ans au début de l‘année 2015, est certainement le plus grand cinéaste français de la guerre d’Algérie. Pour ce qu’il en est des jeunes soldats, son film rejoint les deux témoignages qui viennent d’être évoqués, l’un d’entre eux, absolument pathétique, étant joué par ce grand acteur qu’était Philippe Léotard.

Avoir vingt ans dans les Aurès est connu aussi pour avoir repris un épisode, à dire vrai exceptionnel mais tout à fait authentique, qui s’est produit pendant cette même guerre. C’est l’histoire racontée par son héros Noël Favrelière  dans un livre paru en 1960 et intitulé Le Désert à l’aube. On peut y revenir maintenant si l’on peut dire à titre posthume puisque Favrelière est mort il y a quelques mois, en novembre 2017, à l’âge de 83 ans.

L’épisode de la guerre qu’il raconte dans son livre (reparu en 1974 sous le titre Le Déserteur) s’est passé en 1956. Favrelière sous-officier rappelé  vite indigné par ce qu’il voit des comportements de l’armée française refuse la mort d’un jeune Algérien de 19 ans promis à la tristement célèbre « corvée de bois » et décide de s’enfuir avec lui, opération risquée comme on s’en doute et qui le condamne pour des années à la clandestinité. Le livre avait évidemment été censuré en 1960, et son auteur considéré comme un déserteur, ce qu’il était incontestablement.

On sait maintenant, grâce aux travaux de l’historien Tramor Quemeneur, que le nombre des insoumis, déserteurs et objecteurs le guerre d’Algérie s’élève à peu près à 15.000, ce qui représente la même proportion que dans l’armée américaine pendant la Guerre du Vietnam. Les guerres de décolonisation ont permis au moins un peu de faire bouger les interdits, extrêmement violent, qui pesaient auparavant sur de tels comportements.

Il y a évidemment une conradiction absolue entre l’exigence de l’armée qui est la soumission et l’affirmation personnelle d’un refus ou d’une révolte.  Puisqu’il a été question ici de film, il faut évoquer à cet égard celui du grand Stanley Kubrick, Les sentiers de la gloire (1957, d’après un roman de 1935). Il y est question de la Première guerre mondiale, dont on sait maintenant qu’elle a été particulièrement meurtrière, absurde et injustifiable.

Ce film donne un exemple qui justifie de tels qualificatifs. En 1916, sous promesse d’un bel avancement,  un gradé de l’armée française envoie ses hommes à l’assaut dans des conditions totalement suicidaires. Et quand il s’aperçoit qu’un certain nombre d’entre eux n’ont pas exécuté son ordre, aussi imbécile que criminel  il décide de les faire fusiller. En dépit de tout, quatre le seront finalement.