TUNISIE
11/03/2019 19h:49 CET

"Jeunes de Tunisie": Le livre qui décrypte le comportement démographique des jeunes Tunisiens (INTERVIEW)

Le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de Sofiane Bouhdiba, auteur du livre "Jeunes de Tunisie".

Editions L'Harmattan

Alors que les échéances électorales approchent, les jeunes représentent un vivier électoral intéressant à aller chercher, d’autant plus que de nombreux sondages font état d’une abstention record dans cette catégorie de la population.

Mais qui sont ces “jeunes”? Quelles sont leurs préoccupations? Qu’attendent-ils? Quel poids démographique ont-ils? Que pèsent-ils dans la société tunisienne?

Autant de questions -et plus encore- auxquelles Sofiane Bouhdiba, Professeur de Démographie à l’Université de Tunis répond dans un nouveau livre publié aux éditions L’Harmattan sous le titre “Jeunes de Tunisie”.

Interview.

HuffPost Tunisie: Votre livre s’appelle “Jeunes de Tunisie”, Qu’est ce qu’un “jeune” aujourd’hui?


Sofiane Bouhdiba: Nous parlons aujourd’hui de la jeunesse comme s’il s’agissait d’un mot familier, entendu par tous. Transposé au niveau d’une société, le mot traduit implicitement un rapport entre les jeunes et les “autres”. Ce qui n’est pas sans poser de problème, comme l’explique le sociologue français Pierre Bourdieu: “La frontière entre jeunesse et vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de lutte”.

Avant d’engager toute réflexion sur les jeunes, il importe donc de situer cette frontière pas véritablement visible entre le jeune et le moins jeune. Il importe surtout de voir dans quelle mesure une définition du jeune pourrait faire l’objet d’un consensus.

C’est pourquoi j’ai entamé cet ouvrage par une série de réflexions sur les définitions possibles des concepts de jeune, jeunesse, rajeunissement démographique. Un consensus semble toutefois émerger depuis quelques années. Aujourd’hui, la plupart des travaux scientifiques considèrent ainsi comme “jeunes” les individus âgés de 15 à 24 ans. Il s’agit là en tous cas de la définition de référence des Nations Unies, sur laquelle je me suis basé dans mon ouvrage.

Vous vous êtes principalement intéressé à la question démographique. Quelle place occupent les jeunes démographiquement en Tunisie, quels effets cela peut-il avoir sur l’avenir de la Tunisie?

Aujourd’hui, à partir des données du dernier recensement de 2014, on estime que 1.7 millions de jeunes vivraient en Tunisie, répartis à peu près équitablement entre les deux sexes. Avec 853.700 jeunes hommes et 834.108 jeunes femmes, le ratio de masculinité s’établit autour de 1.02, traduisant une légère surmasculinité de la société.

Les jeunes représentent donc 15% de l’ensemble de la population. Ce chiffre n’est toutefois guère significatif. En effet, le pays le plus jeune du monde, le Niger, présente un taux à peine plus élevé, de l’ordre de 19%, tandis que l’Italie, un des pays les plus vieux de la planète, affiche quasiment la même part de jeunes, soit 19.2%.

La part des jeunes dans l’ensemble de la population ne semble pas être l’indicateur le plus opportun pour évaluer la jeunesse d’un pays. En effet, si on compare les pyramides des âges de la Tunisie entre 1950 et 2000 par exemple, on constate que la proportion des jeunes n’a pas significativement changé, malgré un début de vieillissement de la population. Ce n’est qu’à l’horizon 2050 que l’effet pourrait être visible.

Le chiffre de 15% de jeunes en 2014 donne tout de même à réfléchir, si on prend en considération le fait que le recensement tunisien précédent, celui de 2004, avait révélé que 22% de la population était alors âgée de 15 à 25 ans. Assurément, la Tunisie est encore jeune, mais elle vieillit inéluctablement, tout comme la plupart des autres pays de la planète. Nous avions d’ailleurs consacré un autre ouvrage à cette question.

Vous vous êtes également immergé au plus près de ces jeunes, quel constat faites-vous quant à leur insertion au sein de la société? Les jeunes tunisiens se sentent-ils aujourd’hui membres à part entière de la société tunisienne?

Non, car ils n’arrivent pas à reproduire le modèle de leurs aînés: achever un cursus éducatif, trouver un emploi, se marier tôt, avoir 2 ou 3 enfants, se caser. Les jeunes éprouvent de grandes appréhensions à créer, à se lancer dans des activités atypiques. L’entrepreneuriat social, par exemple, gage d’insertion sociale, suscite une grande méfiance de la part des jeunes, mais également des proches et des bailleurs de fonds habituels (banques, agences étatiques, ministères,…), qui sont peu sensibilisés aux différences entre l’entrepreneuriat social et l’entrepreneuriat classique. Il n’existe d’ailleurs pas de cadre légal approprié, et très peu de fonds d’investissement réservés à l’Entrepreneuriat social.  

4ème de couverture:

En 2011, ils ont été à l’origine d’un vaste mouvement populaire qui balaiera l’ensemble du monde arabe. Ils, ce sont les quelque deux millions de jeunes Tunisiens, sujets de cet ouvrage.

Accessible à tous, ce livre, écrit par un démographe de formation et d’expérience, propose des réponses claires aux nombreuses interrogations que soulève la place réelle des jeunes dans la population tunisienne.

Méthodique et fondamentalement critique, l’auteur décrypte ici le comportement démographique des jeunes Tunisiens, au travers d’un examen approfondi des grandes étapes qui marquent la vie d’un jeune: l’éducation, la sexualité, l’entrée sur les marchés de l’emploi, la migration pour les plus aventureux, la mort prématurée pour les plus malchanceux.

À partir de statistiques nationales récentes et fiables, appuyées par un travail de terrain qualitatif approfondi, l’auteur nous livre dans cet ouvrage des réflexions critiques, parfois émouvantes, sur les dimensions démographiques, sociales, culturelles, économiques, politiques, de la jeunesse dans la Tunisie moderne.

 

Beaucoup évoquent également l’abstention record des jeunes vis-à-vis de la chose politique, des élections...cela est-il un symptôme d’un mal-être qui toucherait les jeunes tunisiens aujourd’hui?

Effectivement, le discours sur les jeunes tunisiens souligne systématiquement leur passivité, leur apolitisme et le peu d’intérêt qu’ils portent à la res publica. L’avènement de la Révolution du jasmin avait pourtant largement démontré que ce que les jeunes rejetaient en réalité, ce n’était pas “le” politique, mais plutôt “la” politique telle qu’elle est incarnée dans leur pays par le chef d’État, les responsables du parti dominant, voire unique, et d’une manière générale les individus bien plus âgés qu’eux, participant à la vie politique et prenant les décisions à leur place.

Une étude menée en 2012 par la Banque mondiale avait ainsi révélé que seuls 31.3% des jeunes de 15-29 ans avaient confiance envers les partis politiques, ce taux étant de seulement 8.8% pour les jeunes ruraux.

Concrètement, à peine 2.7% des jeunes seraient aujourd’hui engagés dans des partis politiques. Probablement sous l’effet de la frustration, les jeunes se sont davantage investis dans des manifestations contestataires informelles, à travers des rassemblements de rues, d’éphémères évènements artistiques et culturels, ou encore d’inutiles manifestations et engagements virtuels via Internet.

Ce constat alarmant revêt une importance particulière, puisqu’il suggère que les jeunes pourraient éventuellement développer des vocations politiques, si seulement ils avaient bénéficié d’une formation citoyenne et politique conséquente. De nombreux rapports dressés par des ONG évoquent l’expression de “crise de citoyenneté”, pour désigner ce manque d’intérêt apparent des jeunes tunisiens à la scène politique. Les organisations de la société civile pointent d’ailleurs régulièrement du doigt l’absence de programmes pédagogiques tournés vers les valeurs citoyennes.

C’est ainsi que la jeunesse de Tunisie est apparue comme un moteur de la révolution, et lui a donné son plus célèbre icône, le jeune Mohamed Bouazizi. Malgré leur apolitisme, ce sont finalement les jeunes qui auront largement contribué à relancer, au travers de leurs revendications et leurs manifestations, le processus de réformes politiques, et conduit par exemple à l’adoption d’une nouvelle Constitution.

Il semblerait toutefois que les jeunes restent malgré tout très méfiants, voire hostiles, vis-à-vis du jeu politique dans le cadre du processus de démocratisation en cours. On le constate par exemple au travers de leur faible participation aux grands rendez-vous politiques, et en particulier les élections. Par exemple, lors des élections législatives d’octobre 2011 en Tunisie, seuls 17% des jeunes âgés de 18 à 25 ans se sont inscrits sur les listes des électeurs, et finalement moins de la moitié des jeunes de moins de trente ans avaient voté.

En milieu rural, les aspirations politiques des jeunes tunisiens sont encore plus difficiles à cerner, ne serait-ce que pour des raisons géographiques et d’enclavement territorial.

Beaucoup de jeunes évoquent également la question de la “fracture générationnelle”, “de conflit de générations”, sentant un trop grand fossé entre eux et les générations précédentes. Partagez-vous ce constat?

En Tunisie, la plupart des travaux sociologiques et anthropologiques portant sur les rapports intergénérationnels au sein des familles convergent encore vers des conclusions faussement rassurantes, telles que “Dans la société tunisienne, arabe et musulmane, les plus jeunes ne laissent pas tomber leurs parents et encore moins leurs grands-parents”.

En est-on si sûrs? Cela signifierait par ailleurs implicitement que, dans les sociétés qui ne sont ni arabes, ni musulmanes, les jeunes seraient plus tentés de se détacher de leurs seniors, qui seraient alors “récupérés” par l’Etat. 

Dans le discours sur la responsabilité des jeunes vis-à-vis des seniors, on a trop souvent tendance à opposer les sociétés du Nord, dans lesquelles les solidarités seraient institutionnalisées et financées par les gouvernements, donc du ressort exclusif du domaine public, et les sociétés du Sud, où les jeunes, sérieux et responsables, s’occuperaient encore des personnes âgées. Un raisonnement simpliste, qui n’a plus sa raison d’être depuis belle lurette. Sauf peut-être au fond des douars.

L’institutionnalisation de la prise en charge des seniors au Nord n’a jamais signifié la fin des solidarités familiales, elle exprime simplement que ces dernières, traversées par des conflits, évoluent, s’adaptent. Les jeunes ne sont pas moins solidaires envers leurs aînés ici que là-bas, de même qu’une décohabitation ne signifie point un abandon des parents, voire des grands-parents.

Commençons donc par sortir de cette vision dichotomique Nord individualiste/Sud solidaire, qui ne fait que masquer – sans jamais les résoudre – les vrais problèmes de la société tunisienne. Certes, une certaine solidarité envers les anciens existe encore en Tunisie. Certes, le regard porté par les jeunes sur les vieillards y semble encore un peu plus humain qu’ailleurs. Il faut toutefois avouer que les solidarités des jeunes sont en train de s’effriter, car sujettes à de multiples contraintes sociales et économiques.

Quels conseils donneriez-vous pour aider à replacer les jeunes au sein de la société tunisienne?

 Croire davantage en eux-mêmes, et ne laisser personne choisir à leur place.

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