MAROC
22/05/2019 12h:45 CET

Jets de pierres sur les autoroutes marocaines: de nouvelles victimes témoignent

"Tout ce que j’ai pu voir c’est le pavé sur la chaise vide à ma droite, et de gros éclats de verre partout."

Tinieder via Getty Images

JETS DE PIERRES - Le fléau des jets de pierres sur les autoroutes marocaines ne cesse de s’étendre. Les axes autoroutiers du Royaume sont devenus un terrible cauchemar pour les automobilistes. Le HuffPost Maroc a recueilli des témoignages poignants de quelques nouvelles victimes de ce phénomène qui ont frôlé la mort. 

Myriam* n’est pas près d’oublier cette soirée du mercredi 10 avril 2019. Elle se souvient de chaque petit détail de sa mésaventure sur une route qu’elle prend chaque jour depuis quelques années pour rentrer chez elle. Enième victime de jets de pierres du haut d’un pont pas loin de Casablanca, cette maman d’un bébé de deux ans a accepté de nous raconter son histoire.

“J’étais en route pour rentrer chez moi à Bouskoura. Il était 19h, il faisait encore jour. Je roulais tranquillement sur la voie de droite sans dépasser les 100km/h, une vitesse assez normale pour une autoroute. Mon bébé était dans son siège auto derrière. Tout allait bien avant de m’approcher du pont juste avant la ville verte où, de loin, j’ai aperçu un jeune homme vêtu d’un capuchon noir, cagoulé, comme un ninja, il semblait cacher quelque chose, il avait les mains cachées derrière son dos, sa posture était inquiétante”, se souvient Myriam.

“Il n’était pas seul, deux autres, moins visibles, observaient la scène de loin. J’ai tout de suite compris pourquoi ils étaient là, après tous les articles de presse que j’ai lus par rapport aux jets de pierres sur les autoroutes, ce n’était pas compliqué de comprendre ce qu’il se passait. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur ni même de freiner, je roulais à une vitesse que je ne pouvais pas diminuer d’un seul coup. J’ai eu quand même le réflexe de les feinter en décélérant avant d’arriver sous le pont, ensuite j’ai accéléré, jusqu’à ce qu’un énorme pavé perce mon capot. J’ai pu garder le contrôle, j’avais peur... j’étais terrorisée.” 

“J’ai peut-être survécu parce que je les ai vus de loin”

Myriam, sous le choc, s’est arrêtée pour appeler son mari. Ce dernier, qui finissait son travail un peu plus tard, empruntait la même route. “Ayant frôlé la mort, j’ai tout de suite pensé à mon mari qui a l’habitude de rentrer à 21h. Et s’il lui arrive même chose? Je me disais que j’ai peut-être survécu parce que je les ai vus de loin, j’ai eu la chance de rentrer avant le coucher du soleil. Il est impossible de les voir quand il fera noir. Je l’ai appelé pour le prévenir.” 

La victime a ensuite décidé de contacter la société Autoroutes du Maroc (ADM), afin de déposer une réclamation. ”La personne qui m’a répondu s’est contentée de me dire que ma réclamation serait prise en considération, et que le plus important est que je m’en suis sortie vivante. J’étais dégoûtée. J’ai pris quelques jours pour m’en remettre. Le samedi, j’ai décidé d’aller déposer plainte auprès de la gendarmerie avec mon mari. Ces derniers m’ont expliqué que, pour ce genre d’accidents, il faut déposer plainte auprès de la police. C’était le week-end, un jour de permanence. Arrivés chez la police, on était surpris de trouver uniquement la femme de ménage, qui nous a dit qu’il n’y avait personne. Épuisés, nous avons décidé de laisser tomber, toutes les portes se sont fermées devant nous... comme si nos âmes ne coûtaient rien”, s’indigne Myriam.

Contactée par le HuffPost Maroc, Autoroutes du Maroc nous a expliqué qu’un centre d’appel est mis à la disposition des clients 24h/24 et 7j/7 permettant l’accès à plusieurs services dont la demande d’assistance, le dépôt d’informations, de réclamations et de suggestions.

“J’ai pensé à Yassine, je me suis dit: ‘et si il n’avait pas annulé son voyage?’”

Cette victime n’est pas la seule à avoir vécu ce terrible cauchemar. Saïd, un jeune étudiant, a vécu une histoire pas très différente de celle de Myriam. Habitant à Casablanca, le jeune homme de 24 ans se rend une fois par mois à Agadir pour visiter ses parents. ”C’était un vendredi soir. Après avoir fini le travail, j’ai décidé de prendre l’autoroute pour me rendre à Agadir. Mon meilleur ami devait voyager avec moi avant d’annuler à la dernière minute. Je suis quelqu’un qui préfère conduire la nuit, surtout quand la route est longue. En tous cas, c’est ce que je faisais avant le jour de mon accident”, nous explique Saïd. ”Je n’oublierai jamais cette nuit. Il était 22h. Je roulais à 120km/h, quand un grand pavé est tombé du haut du pont sur le pare-brise de ma voiture, je ne savais plus ce qui était en train de se passer. Tout ce que j’ai pu voir c’est le pavé sur la chaise vide à ma droite, celle où devait être assis Yassine, mon meilleur ami, et de gros éclats de verre partout. J’ai freiné, avant que ma voiture s’arrête quelques vingtaines de mètres plus loin” se souvient la victime.

Inconscient de ce qui s’est passé, Saïd était sous le choc. ”J’ai pris beaucoup de temps à réaliser ce que je venais de vivre. J’ai pensé à Yassine, je me suis dit: ‘et si il n’avait pas annulé son voyage?’. J’ai ensuite appelé la police, et des amis m’ont rejoint. Ma voiture a été transportée par une voiture de dépannage. Le lendemain, j’ai appelé mon père, il est venu à Casablanca, où on a déposé plainte. Heureusement qu’il ne m’est rien arrivé et que j’avais une assurance tous risques qui m’a permis de réparer ma voiture”, conclut-il.

Interrogé par le HuffPost Maroc sur la surveillance de ces ponts, Autoroutes du Maroc (ADM) a précisé que la sécurisation du réseau autoroutier se fait de manière progressive. “Suite à la convention signée l’année dernière entre ADM et le ministère de l’Équipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau, des dispositifs de vidéosurveillance sont déjà présents au niveau des ouvrages de franchissement (passerelles, passages supérieurs, etc.) et principalement dans les zones à risque. En plus de cette mesure, le réseau sera progressivement sécurisé grâce à un grillage fin qui cerclera les passages supérieurs”, nous explique une source autorisée des Autoroutes du Maroc.

L’entreprise a ajouté qu’un dispositif de vidéosurveillance a été mis en place au niveau des ponts et des ouvrages de franchissement, et des patrouilles ADM ont été multipliées au niveau des points sensibles.

*Les prénoms ont été modifiés