MAROC
03/10/2018 11h:33 CET | Actualisé 05/10/2018 12h:24 CET

Jean-Gabriel Ganascia: "Les géants du web exploitent toutes les miettes de nos vies" (ENTRETIEN)

Faut-il avoir peur de l'intelligence artificielle? Un spécialiste nous répond.

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INTELLIGENCE ARTIFICIELLE - Objet de tous les fantasmes et pourtant bien présente dans notre quotidien, l’intelligence artificielle, qui connaît des développements sans précédent ces dernières années notamment par l’utilisation qui en est faite par les géants du web comme Google, pose un certain nombre de questions. À quoi sert-elle? Représente-t-elle vraiment “le plus grand risque auquel notre civilisation sera confrontée”, comme l’assure Elon Musk, le fondateur de Tesla? Comment modifie-t-elle notre environnement, notamment professionnel? À l’occasion de son passage à Rabat pour une conférence sur l’intelligence artificielle organisée par l’Institut CDG, le HuffPost Maroc s’est entretenu avec l’informaticien, philosophe et chercheur en intelligence artificielle Jean-Gabriel Ganascia.

HuffPost Maroc: Qu’est-ce que l’intelligence artificielle?

Jean-Gabriel Ganascia: L’intelligence artificielle est une discipline scientifique née en 1956, il y a soixante-deux ans, aux États-Unis, et qui a pour but de décomposer l’intelligence en facultés cognitives si élémentaires que l’on soit en mesure de fabriquer des machines pour les simuler une à une. Pendant ce dernier demi-siècle l’intelligence artificielle s’est considérablement développée, ce qui a permis, non seulement de mieux comprendre les différentes facettes de l’intelligence, en les confrontant aux modèles informatiques qui les reproduisent, mais aussi d’utiliser les simulations des fonctions cognitives dans de multiples applications pratiques qui rendent beaucoup de services. À titre d’illustration, le web vient du couplage des réseaux de communication entre ordinateurs, c’est-à-dire de l’internet, avec un modèle de mémoire programmé avec des techniques d’intelligence artificielle que l’on appelle l’hypertexte. De même la reconnaissance d’empreintes digitales ou de visages fait appel à des techniques d’intelligence artificielle; et il en va identiquement avec les agents conversationnels, que l’on appelle aussi des chatbots, les robots en tous genres, les voitures autonomes, etc.

Pourquoi l’intelligence artificielle suscite-t-elle un tel engouement, dans tous les domaines de la société?

Nous sommes aujourd’hui dans une société de l’information où tous les échanges interhumains se traduisent sous forme numérique. C’est là un champ d’applications naturel pour l’intelligence artificielle qui peut aider à interpréter nos échanges et à les exploiter. Ainsi, dans le domaine bancaire, on peut traiter les courriels envoyés par les clients et rédiger les réponses avec des techniques d’intelligence artificielle. Mais, le plus important tient certainement au modèle économique des grands acteurs du web qui repose sur la publicité ciblée. Or, celle-ci se fonde sur le profilage des individus à partir de toutes les traces laissées par les internautes, ce qui recourt à des techniques d’apprentissage machine, qui est un volet de l’intelligence artificielle.

Sitthiphong via Getty Images

Faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle?

L’intelligence artificielle suscite des peurs irraisonnées: beaucoup craignent que la machine, devenue plus intelligente que nous, nous dépasse, et, surtout, s’oppose à nous. Or, si les ordinateurs excèdent nos facultés depuis longtemps, par exemple font des multiplications mieux que nous, cela ne signifie pas pour autant qu’ils manifestent une volonté propre, indépendante de la nôtre. En cela, il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre-mesure de l’intelligence artificielle en tant que telle. Toutefois, dans la mesure où le numérique est désormais à la source du développement économique, on peut craindre que ceux qui seront en mesure de s’accaparer les techniques d’intelligence artificielle, ou les données qui sont à la source du développement de l’intelligence artificielle, n’acquièrent une emprise considérable sur le monde de demain. Bref, il n’y a pas lieu de se méfier des machines, mais il faut rester vigilant face aux hommes qui maîtrisent les machines…

Quelles pourraient être, dans un futur proche, les dérives de l’intelligence artificielle?

On peut craindre des utilisations policières de l’intelligence artificielle, par exemple l’utilisation de la reconnaissance faciale pour verbaliser automatiquement les personnes qui traversent au feu vert, ou l’établissement d’un “score social” qui résume la conformité du comportement à des normes sociales. Cela peut être fait par un État puissant, comme la Chine, mais aussi par des institutions privées comme les banques, qui vérifient, avec un score fondé sur différents indicateurs, qu’elles peuvent accorder un prêt. Certains, d’ores et déjà, imaginent que les assurances seront de moins en moins mutualistes, car elles fixeront les primes en fonction d’un risque anticipé qui sera propre à chacun. Et d’autres envisagent une justice prédictive qui établira les peines en fonction de la probabilité de récidive… Tout cela montre que l’intelligence artificielle peut contribuer à transformer la trame du tissu social et, en particulier, les réseaux de solidarité entre les hommes. C’est, je crois, le plus grand danger qui pourrait, si l’on n’y prend garde, avoir des répercussions politiques catastrophiques.

Dans le film “Her” de Spike Jonze, sorti en 2013, le personnage principal, interprété par Joaquin Phoenix, tombe amoureux d’une intelligence artificielle. L’IA pourrait-elle un jour ressentir des émotions?

Non, les machines que l’ont conçoit aujourd’hui n’éprouvent pas d’émotion! En revanche, les émotions jouent un rôle de plus en plus grand dans la conception d’interface homme-machine. On mime, sur les machines, les attitudes corrélées aux émotions, par exemple, par le mouvement des yeux ou l’intonation de la voix, ce qui provoque chez les femmes et les hommes des réactions plus rapides qu’avec des mots abstraits. À cet égard, le film “Her” de Spike Jonze est tout à fait illustratif des travaux qui sont en cours: on cherche à susciter des projections affectives sur les objets qu’animent les techniques d’intelligence artificielle.

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L'acteur Joaquin Phoenix dans le film "Her" de Spike Jonze, tombe amoureux d'une intelligence artificielel.

Comment l’intelligence artificielle modifie-t-elle le monde du travail?

L’intelligence artificielle permet d’automatiser un certain nombre de tâches. Or, les métiers actuels ne se résument généralement pas à l’exécution d’une seule tâche, mais à l’exécution et la coordination d’un ensemble de tâches. Ceux-ci seront donc amenés à évoluer, car il faudra être en mesure de maîtriser les machines qui réaliseront ces tâches, ce qui requerra de nouvelles compétences cognitives. Cela ne veut pas dire que le travail disparaîtra, mais qu’il évoluera. Il faudra acquérir ces nouvelles compétences; ce sera la condition nécessaire de l’emploi.

Google vient d’annoncer de nouvelles fonctionnalités permettant d’anticiper les requêtes des internautes sur son moteur de recherche. Quels nouveaux besoins l’intelligence artificielle crée-t-elle chez l’homme?

Plus que des besoins nouveaux, l’intelligence artificielle suscite des désirs. Elle ne nous contraint pas par la force, mais elle stimule nos envies en agissant sur nos points faibles. Les masses de données servent à nous profiler pour déterminer ce que nous serions susceptibles d’acheter. Elles s’adressent au consommateur en nous… Autrement dit, là où la société traditionnelle jouait du bâton pour nous forcer à agir de telle ou telle façon, les acteurs de l’internet agissent par la carotte qu’ils agitent sous nos yeux. De prime abord, cela paraît plus enviable comme situation. Mais il ne faut pas se leurrer, dans l’une et l’autre des situations, il s’agit de nous leurrer et de nous faire perdre notre liberté.

Quel est l’impact de l’intelligence artificielle sur le respect de la vie privée? Peut-on d’ailleurs encore parler de vie privée?

Les géants du web exploitent toutes les miettes de nos vies qu’ils récupèrent sur la toile pour mieux nous connaître et faire plus efficacement irruption dans notre quotidien, pour nous envoyer de la publicité ou des informations plus ou moins vraies. Grâce à cela, ils excitent nos sensibilités, touchent nos “entrailles”. De ce point de vue, la différence entre le public et le privé évolue. Alors que, jusqu’ici, l’espace privé relevait de l’intime et l’espace public de l’action politique, aujourd’hui, tout s’inverse: contrairement à une idée répandue, le privé envahit tout, il est en quelque sorte hystérisé, alors que le public, c’est-à-dire le débat rationnel sur les choix collectifs, tend à se réduire considérablement.