LES BLOGS
12/03/2019 10h:59 CET | Actualisé 12/03/2019 10h:59 CET

"Je vis comme je peux, dans un pays malheureux"...

Le pays entier est malade et le domaine de la santé n’est qu’un exemple parmi d’autres du désastre ambiant...

Anadolu Agency via Getty Images

Cette phrase, d’Albert Camus, continue ainsi: “un pays malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre de ses élites…”.

En assistant, impuissants, à la succession de catastrophes dont chacune révèle un gouffre de mauvaise gouvernance et de pénuries, il nous est impossible de ne pas réagir, il m’est impossible de ne pas écrire…

Les nouveau-nés, douze aux dernières nouvelles, morts en série, il y a 3 jours au centre de maternité de la Rabta, auraient été atteints d’un sepsis dont l’origine n’a pas encore été précisée. L’enquête, (dans laquelle tout le monde s’engouffre pour ne pas voir l’essentiel), ne changera pas d’un iota l’état dans lequel se trouvent les hôpitaux publics: trop d’anomalies ont rongé ces institutions, de quoi démolir un titan! Donc, arrêtons de fixer l’arbre, alors que nous sommes perdus dans la forêt! Une forêt de gouvernance archaïque, d’administration corrompue et laxiste: un équipement vétuste, un personnel paramédical désinvolte, envoyant les congés de maladie en chapelet, des médicaments qui quittent en fraude les pharmacies des hôpitaux, telle une hémorragie occulte et ininterrompue. Ceci si on excepte la pénurie de médecins: au service de néonatalogie où sont décédés les nouveau-nés, seuls 3 médecins (de grande valeur) officient; nombre dérisoire, par rapport à la tâche.

En vérité, la Santé publique représente une forêt de manques, humains et matériels, qui dure, prolifère et a atteint son seuil critique depuis une bonne décennie. Toute mort humaine évitable est une mort de trop, le drame de ces pauvres nouveau-nés, nous renvoie, encore et toujours, à la grande maladie dont souffrent nos institutions publiques! La Santé Publique est à revoir en totalité. Des réformes en profondeur ont été proposées, certaines ont même été entamées… Puis, tout s’est arrêté et les mêmes malfaiteurs, qui sévissent parmi le personnel administratif et syndical des hôpitaux, sont revenus à leurs juteuses occupations! Arrêtons d’incriminer le ministre, le directeur de l’hôpital ou les médecins! Ils ne sont que les rouages d’un système profondément défectueux. Depuis quand les rouages suffisent-ils quand le système est caduc? Un système qu’il faut remettre à plat et refonder en totalité. Parmi ces rouages, retenons un chiffre significatif: la loi des finances de 2019 n’accorde que 5% du budget de l’État à la Santé ; voilà l’importance que le gouvernement accorde au secteur! Pour mémoire, il y’a 40 ans, ce chiffre atteignait 17% …

Oui, nos hôpitaux sont malades. Mais le pays entier est malade et le domaine de la santé n’est qu’un exemple parmi d’autres du désastre ambiant: la Steg, au bord de la faillite, la Sonede qui menace de couper l’eau si on ne la paie pas… L’endettement du pays a atteint des chiffres record; la banque centrale, cette technicienne sans états d’âme, élève le taux directeur. Le dinar qui, en 2010, était sur le point de devenir une monnaie convertible ne vaut plus rien sur le marché des changes. Quant au marché tout court, il faut voir les tunisiens (les tunisiennes, surtout) acheter les légumes par deux ou trois pièces, passer devant viandes rouges et poissons sans s’arrêter, puis repartir avec 500g de poulet, dans le meilleur des cas… Quant à nos avions, s’il leur arrive de décoller, c’est au bout de longues heures de retard, ayant permis de réparer la panne pour laquelle une pièce a été récupérée en catastrophe, parce que Tunisair n’a plus de stocks en réserve et que plusieurs avions défectueux (11 aux dernières nouvelles) restent cloués au sol.

Au fait, que sont devenus les enfants de Regueb? Tombés dans l’oubli? “Assistés”, très administrativement, par un délégué à la jeunesse, sur lequel l’étau de l’opinion publique s’est relâché et qui respire, retrouvant sa léthargie coutumière? Et les onze autres centres recensés? Ont-ils été fermés? Ou bien continuent-ils de vaquer à leurs petites affaires, en se faisant plus discrets? Le cas du centre de Regueb a fait mousser l’opinion pendant une semaine, puis les médias, ce rouleau compresseur toxique, ont évacué les gamins et leur misère, pour passer à autre chose: eh oui, c’est qu’entretemps, M. Mongi Rahoui a été proposé comme candidat de son parti aux présidentielles, Messieurs Ghanouchi et Hafedh Caid Essebsi ont bavardé en aparté, et nous voilà repartis pour une bonne semaine de glose pointue et stérile. Le décès des nouveau-nés n’échappera pas à la règle: coincé entre la date malencontreuse du 6 octobre, (Mouled ou élections, grand dilemme…) ou les supputations quant au nom du prochain ministre de la Santé. Les médias érigent l’insignifiance en règle de vie. Dans leur arithmétique absurde, la bourde de la maire du Bardo, fait couler autant de salive que le décès des nouveau-nés et demain ce dernier drame sera détrôné par autre chose, n’importe quoi! Il n’y a pas de valeurs au royaume des médias, juste une actualité à servir, et de l’audimat à garantir pour faire fructifier la boîte!! C’est que, depuis 2011, si notre pays s’est profondément appauvri, jamais certains tunisiens n’ont été aussi riches: propriétaires de chaînes télévisées privées, entrepreneurs, grands barons de la corruption, sans oublier ceux qui au sein des partis ou dans les arcanes du pouvoir, ont accumulé d’immenses fortunes, protégeant la corruption et se servant au passage. Qu’est donc devenu le fameux milliard du Sheraton gate? Vous vous souvenez? Et la sombre affaire de la Banque Franco-Tunisienne? Vous avez oublié? Comment un pays peut-il survivre lorsqu’on injecte dans son secteur public, un nombre aussi importants d’affectations, ce qui l’oblige à consacrer une bonne part des prêts qui lui sont consentis, à payer les salaires des fonctionnaires…

Mais, il y a toujours les optimistes invétérés qui vous objectent qu’après une révolution ayant apporté la liberté de parole, il faut du temps pour que l’Etat se relève! Donc, tous ces soubresauts étaient prévisibles… Etait-il aussi prévisible qu’il y ait dans ce pays autant de voleurs et de corrompus? Que la religion soit asservie aux ambitions politiques ou à la formation de futurs terroristes, (sous couvert d’écoles coraniques), que le laxisme et l’impunité deviennent la règle dans les administrations? Si c’est cela qu’on appelle soubresauts, eh bien il y’a un sérieux problème dans la définition!

D’ailleurs, cette liberté de parole, parlons-en! Et arrêtons de la confondre avec la démocratie. C’est sans doute une des composantes du système démocratique, si ce système existe quelque part au monde...D’ailleurs, cette liberté de parole a bon dos: grâce à elle, certains journalistes qui n’hésitent pas à tirer sur tout ce qui bouge, mêlent adroitement les faits et les sentiments, dénigrant à la va vite des problèmes complexes qui demanderaient des heures d’analyse. Ces messieurs-dames ne savent-ils pas que la liberté de parole est assujettie à une éthique? Ne parler que si l’on dispose d’informations sûres, ne pas détourner les faits pour caresser, dans le sens du poil, des citoyens avides de jugements faciles! La simplification infantilise le vis-à vis et le rabaisse car elle s’adresse à ses affects et non à sa raison. A ce propos, il est affligeant de voir certaines chaînes télévisées proposer au citoyen des reality-shows dégoulinant de pathos, juste bons à l’émouvoir dans le sens voulu. Ces mêmes chaînes offrent des variétés triviales, dans lesquelles, sur fond de couleurs crues, des nanas botoxées, vêtues de manière vomitive, s’ingénient à rire aux pitreries d’amuseurs qui ont passé l’âge, le tout confinant à une franche obscénité! Voilà ce qu’on propose au tunisien pour meubler ses loisirs et parfaire son goût et son jugement….

En vérité, “nous vivons tous comme nous pouvons, dans un pays malheureux”… A regarder l’état des institutions, une profonde amertume me submerge. Nous avons tous failli, en laissant la Tunisie livrée aux mains des profiteurs et des sectes. Nous avons tous failli avec notre silence complice, face à la mauvaise gouvernance qui a démoli le pays… Donc, arrêtons de nous couvrir la face et d’ordonner une enquête à chaque fois qu’une crasse agite l’opinion! Cessons de rejeter sur d’autres une responsabilité qui est celle de tous! A défaut d’agir, ayons la décence d’assumer!

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.