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24/09/2018 12h:14 CET | Actualisé 24/09/2018 12h:14 CET

Je suis un mâle, rendez-moi mon droit au harcèlement sexuel!

"Voilà à quoi ressemble le quotidien de la première femme marocaine qui a porté plainte pour harcèlement sexuel..."

FADEL SENNA via Getty Images

Il y a deux semaines, une Marocaine a été la première femme dans le royaume enchanté à porter plainte contre ses harceleurs. Pour rappel, ces mâles - dont les pulsions sexuelles sont apparemment incontrôlables, que le tout puissant leur vienne en aide -, l’ont humiliée avant de tenter de s’en prendre physiquement à son mari venu défendre tout naturellement son épouse. “Oui, on la harcèle, et alors, chnou houwwa l’mouchkil ga3? (quel est le problème, ndlr)”. Je ne sais pas exactement comment les médias ont été mis au courant de cette affaire, mais elle tombait à pic et avait tous les ingrédients pour faire le tapage nécessaire: rappeler le calvaire des femmes d’un côté, et informer de l’entrée en vigueur de la loi punissant désormais le comportement animalier de moult de nos compatriotes de l’autre.

Cette femme qui a en plus témoigné, non sans courage, à visage découvert dans les journaux et sur les réseaux sociaux était une sorte “d’espoir”. L’espoir de se dire qu’elle sera le meilleur exemple à suivre pour encourager les femmes à faire entendre leurs voix et aussi pour rappeler aux harceleurs que l’ère de l’impunité est désormais révolue. Mais c’était sans compter les réactions de plusieurs Marocains qui se sont déchaînés sur elle sur les réseaux sociaux. Ainsi, Oumaïma (c’est comme ça qu’elle s’appelle), est passée du statut de victime à celui de bourrelle qui n’a pas honte de salir la réputation de ces pauvres jeunes (on parle des harceleurs, hein) pour “faire le buzz”. Pire, depuis plusieurs jours, Oumaïma est la cible d’attaques sur son physique qui ne serait pas assez attrayant pour mériter, oui “mériter”, un quelconque harcèlement.

Du coup, des milliers de publications circulent avec des montages plus humiliants les uns que les autres: le visage d’Oumaïma collé sur un hippopotame, le visage d’Oumaïma dans des positions “pornographiques”, le visage d’Oumaïma accompagné de citations insultantes (…). Et des dizaines de milliers de commentaires, venant autant de mâles que de femelles, qui la pourrissent du matin au soir. D’autres, tout aussi vicieux, ont créé des pages à son nom, ont volé ses photos intimes et l’ont jetée dans les filets de frustrés qui n’attendaient que cela pour déverser leur haine … et quelle haine! Du coup, elle passe son temps à demander à ses contacts de signaler les pages et à enchaîner les démentis. Voilà à quoi ressemble le quotidien de la première femme marocaine qui a porté plainte pour harcèlement sexuel. Au lieu de l’encourager, la soutenir, la remercier pour son courage, elle se fait lyncher.

Qu’en est-il de ses harceleurs? La vie est belle, leur faute – selon les crétins qui nous volent notre oxygène – est d’avoir… mauvais goût. Ils se font taquiner, oui “taquiner”, parce qu’ils auraient mauvais goût et qu’ils auraient pu choisir mieux, quand même! 

En plongeant dans cet univers réel – et c’est moi qui suis dans le parallèle-, j’ai lu chaque commentaire, chaque insulte, chaque humiliation et j’ai regardé les profils des auteurs un par un. J’ai regardé ces femelles qui l’insultaient et qui lui demandaient d’aller faire un régime, d’aller se cacher, d’avoir honte. J’ai regardé ces mâles s’indigner de lois qui pousseront certainement les femmes à se dénuder davantage et donc de les agresser visuellement sans qu’ils ne puissent rien faire ni dire et eux, ils ont beaucoup à dire et à faire! Ils veulent avoir le droit de se frotter à nous, de baver sur nos cous, de nous montrer leurs entrejambes, de nous susurrer des “je veux te baiser”, des “A7! Quel cul!”, des “la poitrine qui ne décroche pas de médaille, rien que brûle-la”, des “si je t’attrape tu ne peux pas imaginer ce que je vais te faire”, des “suce-moi”, des “branle-moi” (…). Ils ont tellement de choses à faire et à dire qu’ils sont indignés qu’on les leur interdise. Non mais! Et puis “les femmes, elles font juste semblant, au contraire”! Elles adorent qu’on les “complimente” et qu’on les suive dans la rue, ça leur redonne confiance en elles! Et puis, quand elles ne se font pas aborder, elles finissent par se demander si elles sont moches! Ces lois les desservent au final!”… Oui, oui, et ces propos sont largement partagés. Dans leurs cervelles, le harcèlement sexuel relève du mérite et du compliment et sans cela, nous allons certainement plonger dans une dépression où le “suis-je moche?” sera notre unique question existentielle.

Au Maroc, nous avons donc des mâles qui défendent leur droit au harcèlement sexuel dans les rues sans un froncement de sourcils et avec la plus grande des convictions. C’est dingue! Et nous avons des femelles qui attaquent les femmes qui se battent pour l’unique droit de pouvoir circuler dans les rues dans le respect et la quiétude. Elles les traitent de putes, de moches et d’opportunistes. Eh bien mesdames, si vous avez tant que ça besoin de vous faire humilier pour vous sentir exister, que cela soit ainsi, contentez-vous de vous faire tripoter et insulter sans piper (sans mauvais jeu de mots) mot et laissez les autres, celles qui n’acceptent pas qu’on les traite en sous-merdes, de porter plainte et de traîner en justice les idiots inutiles qui se croient tout permis.

Chacun a aujourd’hui le choix et personnellement, je fais le choix de me servir de mes droits et d’aider celles qui veulent combattre cette gangrène puante qui nous ronge depuis que Youporn est devenu en accès gratuit. Allez hop! À vous votre Maroc, à nous le nôtre et que les pleurnichards-harceleurs se rassurent: Ils seront combattus comme on combat la vermine.