ALGÉRIE
01/04/2019 17h:48 CET | Actualisé 29/04/2019 15h:11 CET

"Je n'ai pas mandaté l'armée": Un hashtag pour dénoncer le jeu trouble d'Echorouk

Le 3 février 2019, Echorouk titrait en Une “Bouteflika, “l’homme du consensus”: Cinq raisons imposent le choix du 5e mandat”. Un mouvement populaire historique plus tard, le patron Ali Fodil accusait Saïd Bouteflika d'avoir "volé" le sceau de la Présidence.

“Le peuple mandate l’armée”, a titré lundi 1er avril en Une le journal Echorouk, alors que le groupe médiatique mène une campagne controversée en faveur de de l’institution militaire depuis quelques jours.

La Une du journal n’a pas été au goût de beaucoup d’Algériens sur Facebook où le hashtag #أنا_لم_أفوض_الجيش (je n’ai pas mandaté l’armée) a été lancé. De nombreuses personnes y ont vu un parallèle avec le scénario égyptien de 2013 et ont exprimé leur refus que l’armée impose ses choix.

Avant cette campagne, Ali Fodil, le patron du groupe, a affirmé jeudi 28 mars avoir été “arrêté” pendant quelques heures. M. Fodil a même affirmé qu’il a été libéré “après l’intervention de Gaïd Salah” (le chef d’état-major de l’armée). 

Le procureur général près la Cour d’Alger avait réagi en indiquant qu’aucune procédure n’a été mise en oeuvre contre Ali Fodil et qu’un service de la police judiciaire l’a arrêté sans avis préalable du Parquet compétent.

“Le procureur général a ordonné la libération immédiate” de Ali Fodil, a ajouté le communiqué.

Les chaînes de télévision de Echorouk sont passées après cet épisode à la vitesse supérieure, appelant même les Algériens à manifester en faveur de la position de l’armée. 

Ahmed Gaïd Salah a tenu samedi une réunion avec une partie du commandement de l’armée, durant laquelle il a réitéré l’appel de l’institution militaire à appliquer l’article 102 de la Constitution et déclarer la vacance de la Présidence de la République. 

Cette position a été perçue comme un lâchage de l’armée du président Abdelaziz Bouteflika, après plus d’un mois de manifestations historiques qui revendiquent le départ du chef de l’Etat ainsi que celui de son régime. 

 

“Accompagnement mais pas de mandature”

 

Si beaucoup considèrent l’armée comme le réel détenteur du pouvoir en Algérie et un potentiel garant d’une transition démocratique, la campagne médiatique du groupe Echorouk depuis quelques jours, très critiquée, est souvent comparée à la propagande de la radio des milles collines qui a joué un rôle important dans le génocide au Rwanda en 1994.

Le journaliste Otmane Lahiani a publié sur Facebook la Une d’Echorouk de lundi accompagnée de la photo d’une femme égyptienne qui tient une pancarte sur laquelle on peut lire “Le peuple égyptien mandate et ordonne à l’armée et la police de combattre le terrorisme”.

 

Le cliché date de 2013 quand l’armée a renversé le président Mohamed Morsi avant de placer Abdelfattah Sissi, un épisode qui a aussi conduit au massacre de Rabaa El Adaouia. 

De nombreux Algériens voient aussi en la campagne d’Echorouk un parallèle avec le coup d’Etat en Egypte. 

“J’aspire à ce que l’armée se contente de sa mission constitutionnelle et qu’elle accompagne ce jeune parcours mais je n’accorde aucune mandature à l’armée pour qu’elle fasse les choix de l’avenir”, a commenté M. Lahiani.

“Halte à l’imposture et à la manipulation des médias des ″mille collines″”, a écrit à son tour le chirurgien Salah Eddine Sidhoum sur sa page Facebook. 

Sous le hashtag #أنا_لم_أفوض_الجيش (Je n’ai pas délégué l’armée), de nombreuses personnes ont également exprimé leur rejet de la campagne d’Echorouk en faveur de l’armée. 

Même Kada Benamar, présentateur vedette d’un talk show sur Echorouk, s’est démarqué de la position de son employeur. 

“Non à la mandature des personnes, non au remplacement d’un tyran par un autre”, a-t-il écrit sur son compte Twitter. 

De “l’homme du consensus” au “vol” du sceau de la présidence

 

 A l’image de soutiens politiques du président Abdelaziz Bouteflika malgré son état de santé, Echorouk a opéré un volte-face au fil de la montée en puissance des manifestations contre un 5e mandat du chef de l’Etat.

Le 3 février 2019, le journal du groupe titrait en Une “Bouteflika, “l’homme du consensus”: Cinq raisons imposent le choix du 5e mandat”. C’était trois semaines avant le début du mouvement populaire du 22 février. 

“Je le dis clairement: nous avons choisi le candidat Abdelaziz Bouteflika”, a déclaré Ali Fodil dans un entretien accordé le 13 février à Liberté. 

Il a également indiqué dans le même entretien qu’il s’est rendu au siège de la campagne de M. Bouteflika et qu’il a rencontré ses responsables.

Un mois et demi et un mouvement populaire historique plus tard, Ali Fodil est apparu en invité sur sa propre chaîne le 27 mars, quelques heures après le premier appel de Gaïd Salah à l’application de l’article 102.

Durant l’entretien, M. Fodil a fustigé Saïd Bouteflika, l’accusant d’avoir “volé” le sceau de la présidence de la République pour signer des ordres et prendre des décisions à la place de son frère. 

“L’armée doit s’adresser au peuple à travers la télévision publique. Les chaines privées actuelles représentent un danger pour la sécurité nationale”, a indiqué dimanche soir sur Facebook Redouane Boudjema, professeur à la faculté des sciences de l’information et de la communication à l’université d’Alger.