MAROC
22/06/2018 13h:08 CET | Actualisé 22/06/2018 13h:10 CET

Jamel Debbouze: "Le Marrakech du Rire, c'est paix, tolérance et bissara!" (ENTRETIEN)

L'humoriste nous parle de son festival, trait d’union entre le Maroc, la France et l’Afrique.

DR

CULTURE - Marrakech, temple sacré du rire en ces premiers jours d’été, accueille jusqu’au 24 juin une ribambelle d’artistes et d’humoristes venus des quatre coins du monde, pour le très attendu festival Marrakech du Rire (MDR). Derrière cet événement phare de la scène humoristique francophone, un homme qu’on ne présente plus, l’indéboulonnable Jamel Debbouze. 

Son nom est sur toutes les lèvres dans la ville ocre. De partout, on se déplace pour voir l’humoriste franco-marocain et sa bande de trublions du rire sur la scène mythique du Palais El Badi. On pourrait penser qu’après tant d’éditions, Jamel lâcherait prise et s’aventurerait vers d’autres horizons, comme le cinéma où il a fait ses preuves ou encore la réalisation. Mais la scène et le stand-up restent ses domaines de prédilection. Il persiste, enfile son costume de maître des lieux chaque année à Marrakech et prouve que l’humour est un trait d’union entre le Maroc, la France et l’Afrique.

Le roi de la tchatche nous reçoit au palace Es Saadi, où il prend ses quartiers, “heureux d’être de retour au pays”, confie-t-il. Le soleil brille, le stress de l’organisation est retombé, Jamel livre au HuffPost Maroc ses impressions sur ce festival devenu, au fil du temps, un moment de transmission et de partage. 

HuffPost Maroc: 8 ans, 8ème édition et le Marrakech du Rire n’a pas pris une ride. Quel est l’ingrédient secret pour que ce festival perdure et s’impose chaque année comme un rendez-vous incontournable? 

Jamel Debbouze: Au risque de vous décevoir, il n’y a eu malheureusement aucun calcul. Je n’ai pas de recette, hamdoullah! (grâce à Dieu, ndlr) On est arrivé au bon moment. À l’édition zéro, il y avait une émulation, un engouement incroyable de la part du public marocain, nous étions les premiers surpris. On a donc pu enchaîner avec l’édition numéro une parce que boosté par un public génial, puis les artistes ont suivi, ils ont tous voulu prendre part à l’aventure. Si on avait cherché à obtenir ce résultat, on n’y serait pas parvenu. On aurait trop réfléchi, trop calculé nos gestes. MDR ça s’est fait tout seul, c’est spontané. Et c’est ce qui fait notre succès. 

On reproche parfois au festival de s’essouffler, de ne pas se renouveler. À quoi peut-on s’attendre pour cette édition ? 

À des surprises incroyables, vraiment. Aujourd’hui, on peut dire que MDR est un festival international, il y en a maintenant pour tous les goûts. On s’améliore au contraire chaque année, avec des nouveautés. La partie arabophone avec Eko a pris une vraie dimension qui ne s’adresse plus seulement aux Marocains, puisqu’on a des Algériens, des Tunisiens, des Saoudiens, et cette année un Yéménite. Ils font le spectacle en foussha (arabe classique, ndlr). Ma grande fierté, au-delà de la programmation de cette année, qui est encore une fois in-cro-yable, c’est le gala africain. 

Justement, le Gala Afrika est devenu en deux ans un moment très attendu du festival. Pourquoi? 

Il réunit des humoristes de toute l’Afrique qui manient la langue française mieux que n’importe quel Français. Ils ont une sémantique, une subtilité et un à-propos absolument dingue et, surtout, le sens de la situation comme on en voit plus en France. Il y a un talent et une telle force en Afrique qu’elle est contagieuse. Et c’est à mon sens, un élément qui prouve que ce festival perdure car on agrandit la famille. On a le sentiment d’être plus grands, plus universels et de contribuer davantage à diffuser de belles valeurs comme la tolérance et la paix. Le message du Marrakech du Rire c’est paix, rigolade et “bissara” (rires) (soupe de fèves ou de pois très populaire en Afrique du Nord, ndlr). 

Après toutes ces éditions, vous n’avez jamais songé à exporter le festival ailleurs qu’à Marrakech?

Il est né ici, le rapport amoureux s’est fait dans la ville de Marrakech. Autour d’un verre de thé avec mon frère, des amis et deux ou trois artistes. On s’est demandé s’il n’y avait pas moyen de faire un spectacle vite fait, bien fait ici. On appelle le Palais des Congrès, qui nous donne la salle dans l’immédiat. Et là, on s’est dit “merde, on est obligé de le faire” (rires). On appelle des copains, Abelkader Secteur, Malik Bentalha, entre autres. Les choses se sont faites en presque 48 heures, avec une telle facilité, et le public a répondu présent avec une telle rapidité. Et  c’est surtout grâce aux associations marocaines que tout a pu se faire. 

Est-ce par gratitude que vous le poursuivez ici? 

En quelques sorte, mais on ne s’est pas dit qu’on devait rendre quelque chose. Certes, ce sont ces associations qui nous ont permis de monter sur scène. Mais la véritable raison c’est qu’il y a une vraie demande et une envie de rire ici, à Marrakech, on ne pouvait pas passer à côté de ça. D’autre part, j’avais une réelle envie d’apporter une contribution à mon pays. D’aider les artistes marocains, comme on a pu m’aider, moi. 

MDR est un véritable carrefour des cultures, avec près de dix nationalités présentes chaque année. Rencontrez-vous des difficultés parfois pour réunir tout ce beau monde d’ici et d’ailleurs?

C’est une galère internationale... (rires). Heureusement que j’ai des gens qui s’en chargent à ma place, pendant que je bronze sous le soleil de Marrakech, écris des textes et rigole à gorge déployée. J’ai des gens qui sont mes partenaires depuis vingt ans, il y a Olivier Rodot, Karim Debbouze, avec qui j’ai pratiquement tout fait. Et on s’appuie ici sur des gens au Maroc dont c’est la spécialité d’organiser ce genre d’événements.

Bon la vérité, c’est difficile, c’est pas toujours évident. Mais au Maroc ça se fait d’une manière beaucoup plus cool et détendue que dans d’autres pays, j’ai l’impression. Car ici, il y a le “maalich” (c’est pas grave, ndlr). Et le “maalich” c’est formidable, tu vois ce que je veux dire? “Maalich, ça va, c’est rien”. Ça permet de rendre les choses plus simples, même si on prend plus de temps pour y arriver. L’essentiel, c’est qu’on soit parvenu à faire des combinaisons qui fonctionnent extrêmement bien, des connexions entre le Maroc et la France, entre le Maroc et le reste de l’Afrique. On est devenu une famille, on se fait confiance, avec les mêmes artistes depuis le début qui ne nous lâchent pas. 

En parlant de ces artistes, il y a parmi eux des pionniers, des camarades de la première heure et des nouvelles têtes à chaque édition. Avez-vous un(e) petit(e) préféré(e) ? 

J’ai un faible pour Haytam. J’aime beaucoup ce garçon, je le trouve très très drôle, doux et très intelligent. Eko aussi, qui a une énergie dingue. Après évidemment, je ne veux pas risquer d’en oublier certains, j’aime tout le monde et je ne veux pas de problèmes! (rires). Parmi les nouvelles têtes, j’ai oublié un truc très important à préciser. Il nous manque quelque chose au sein de la famille Marrakech du Rire. C’est des filles... Des filles drôles, en France et au Maroc. C’est mon seul petit regret, on a encore du travail à faire, c’est le sillon que j’ai envie de creuser, celui de la féminité sur scène. 

Vous êtes considéré comme une figure de l’humour en France, vous avez ouvert la voie à de nombreux jeunes artistes et humoristes en herbe. Est-ce qu’aujourd’hui, vous arrivez encore à assumer ce rôle ? 

Bonne question. Ça fait dix ans que je le fais, c’est vrai que ce n’est jamais lassant. Une naissance c’est beau, voir arriver des jeunes talents, les voir s’accomplir, devenir quelqu’un, c’est formidable, c’est comme si moi je m’accomplissais avec eux quelque part. Comme quand on est parents, d’une certaine manière. Maintenant que je suis papa, je prends un certain plaisir à élever tout ce monde, même si ça fait beaucoup d’enfants. Après il est vrai qu’en dix ans, le tuyau existe, il est percé, les gens connaissent la route. On n’a bientôt plus besoin de moi. 

Qui prendra la relève, après Jamel ? 

Shrelhoum (c’est leur problème, en darija, ndlr)! Ce ne sera plus mon souci (rires). 

Comptez-vous faire profiter le public marocain de votre dernier spectacle, “Maintenant ou Jamel”? 

Très bonne question. Alors oui, bien sûr qu’il va être joué ici. On m’a proposé de le présenter lors du Marrakech du Rire, mais je veux me consacrer à bien organiser le festival. Quand je monte sur scène, je ne veux pas être perturbé par autre chose que faire rire. Donc je peux vous dire une chose, c’est que je vais revenir très très bientôt au Maroc, à Casablanca, Rabat et certainement Marrakech pour jouer ce spectacle. Vous n’avez pas fini de me voir ici.