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17/03/2018 12h:49 CET | Actualisé 17/03/2018 12h:49 CET

Jalila, une victime ordinaire... du système de soins!

"Ce que subissent tous les jours les femmes en couches, malmenées et maltraitées dans la plupart des maternités publiques, n’est-il pas une violence contre toute une société?"

Dr Zouhair Lahna

SANTÉ - Quand on a des complications de santé à cause d’une maladie grave ou héréditaire, cela peut être dans une certaine mesure acceptable, mais quand les complications viennent à cause d’un parcours de soins chaotiques, ceci devient carrément rageant.

Récemment, j’ai dû opérer une jeune femme de 34 ans, pour un énorme fibrome qui déformait son corps frêle et qui au fur et à mesure qu’il grandissait, à cause de la négligence des soignants et du poids de la vie, a fini par écraser les voies urinaires et occasionner par conséquent une destruction partielle de la fonction rénale.

L’intervention ne fut pas une partie de plaisir. Le fibrome qui a évolué à sa guise comme si le pays n’avait aucune structure de soins, a complètement laminé l’utérus, ne laissant aucune possibilité à sa préservation. Jalila, divorcée avec deux enfants, a accepté qu’on lui retire son utérus malgré son jeune âge, pourvu qu’elle se sente mieux et libérée de sa tumeur.

L’ancienneté du mal a fait que l’utérus collait aux organes avoisinant notamment l’épiplon, les voies urinaires gauches et la vessie, rendant ainsi l’intervention délicate, hémorragique et techniquement difficile. On a dû appeler l’urologue qui a monté des sondes urétérales quelques jours auparavant parce que Jalila ne pouvait plus uriner. Avec son aide et au prix d’une ouverture de la vessie, on a pu lui retirer finalement son utérus malade.

Une société malade ou qui a peur de la maladie, perd en sérénité et en productivité.

L’intervention a duré quatre heures et nécessité une transfusion sanguine. Les marqueurs de la fonction rénale sont restés élevés ce qui fait craindre une atteinte rénale irréversible et qui peut évoluer vers l’insuffisance de la fonction rénale. Autrement dit, Jalila devrait se soumettre à un régime à vie avec un risque de passer à la dialyse dans les années à venir.

Ce qui m’atteint, c’est de constater qu’une affection toute simple puisse évoluer vers des complications graves et la destruction du corps et de l’avenir d’une jeune maman. Rentrant le soir, sous une pluie fine, j’allume la radio dans la voiture et j’entends un avocat expliquer le projet de loi sur la lutte contre la violence faite aux femmes qui sera discuté au parlement marocain. Il a souligné fortement que le mot “lutte” a été changé par “guerre” et que toute personne ou instance qui touchera aux femmes marocaines serait désormais criminalisée, insistant bien évidement sur le harcèlement et les époux qui ne se soumettent pas à la loi.

J’ai pensé automatiquement à la violence que vient de subir Jalila dans son corps et son avenir d’être humain et de mère. N’est-il pas un crime contre son droit le plus élémentaire qui est d’être soignée à temps avant les complications? Ce que subissent tous les jours les femmes en couches, malmenées et maltraitées dans la plupart des maternités publiques, n’est-il pas une violence contre toute une société? Ceci, on n’en parle pas dans la loi!

La dilution des responsabilités au sein du système de soins ne pourra plus évoluer indéfiniment vers l’impunité. Une société malade ou qui a peur de la maladie, perd en sérénité et en productivité. Et croyez-en mon expérience, ce n’est nullement un problème de moyens, mais de gestion de l’humain et de l’existant…

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