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07/02/2019 13h:32 CET | Actualisé 07/02/2019 13h:32 CET

J'ai rencontré les enfants de l' "école" coranique de Regueb

Nos enfants sont leur objectif. Les atteindre, c’est détruire en plein coeur notre société.

Les 4 vérités/El Hiwar Ettounsi

L’horreur a un nom. Elle s’appelle le camp de concentration de Rgueb où le travail ne rend jamais libre.

Je suis dans le groupe de visite pour le centre de prise en charge des 42 enfants de Rgueb. Le délégué régional de l’enfance lance comme dans un cri de douleur: “De ma vie, je n’ai jamais eu à voir des enfants maltraités de la sorte moi qui suis bientôt aux portes de la retraite”.

On se croirait hors temps, hors espace.

42 gamins de 7 à 17 ans, dont le plus ancien dans le camp y est depuis 3 ans. On se dirait en Afghanistan: Pakol pakistanais, habits afghans et mules en plastiques. Des enfants chétifs pour la plupart, maigres et au regard fuyant.

Tous affamés, ils se jettent sur la nourriture comme s’ils n’avaient jamais mangé.  L’un d’eux m’a crevé le coeur en disant: “Nous allons tous prendre 5 kilos et plus ici. Là bas, on nous apprend à être ascètes. Ils nous donnent de la nourriture pourrie avec des vers pour nous préparer aux jours d’ ‘echidda’ comme le dit le cheikh”, “les jours difficiles” répète l’un d’eux. 

“Ils se lèvent pour manger la nuit continue” le délégué. “Ils ont même demandé des cafés avec un zest de lait. J’ai donné l’ordre de ne rien leur refuser”.

Ils ont été abusés et violés par des adulte. Certains sont adorables et ont accepté de quitter leurs habits Afghans pour des survêtements de sport et des baskets. Ils jouent au ballon et des éducatrices les initient doucement à des jeux éducatifs. Ils sont vite redevenus des enfants.

Seulement, certains sont des durs. De vrais. Ils se posent en “protecteurs” sur les autres. Ils censurent le moindre de leur élan, comme celui de certains petits qui ont sollicité de se faire couper les cheveux selon la mode chez nos jeunes.

Hier encore, ils ont tenté de fomenter une crise dans le centre. Ils ont cassé les vitres du réfectoire et appelé à la rébellion. Un d’eux a même menacé de se mutiler ou de brûler le centre s’ils ne rentraient pas chez eux au camp.

Et lorsque hier, leurs parents sont venus les voir pendant un quart d’heure,
ils ont demandé à rentrer avec eux et à leur mentir en nous enfonçant.

Ils disaient que nous les avions frappés, violentés et obligés à danser et à écouter “notre” musique et à regarder “notre” télé. L’un d’eux a même renvoyé une dame ici qu’il a menacé de frapper parce que non voilée,“séfira”.

Le délégué à l’enfance poursuit: “Rien ne me torture autant que le suivi post-sortie du centre dans quelques jours”.

Il nous dit encore que plusieurs personnalités leur ont rendu visite.: Des ONG nationales et internationales également comme le Haut Commissariat des Droits de l’Homme. 

Il nous invite juste après à voir les enfants dans les différents locaux du centre.
Dans la cour et sous les rares rayons de ce soleil de février, des enfants jouent. 
Une femme certainement du personnel soignant joue aux échecs avec un enfant de 12 ans. Je m’approche d’eux et souffle complice en regardant l’enfant: “Ne la laisse pas gagner. Tu apprends vite. Tu es très intelligent”.

Deux fossettes comme un soleil creusent un large sourire dans ses joues.

Deux autres garçons tapent dans un ballon. L’un d’eux court pieds nus. Le directeur protecteur le sermonne fermement. Il s’exécute en souriant.

Il nous invite vers une grande salle où une télévision est allumée.  Une dizaine d’enfants en présence d’éducateurs regardent librement des dessins animés. Ils sont par petits groupes assis autour de petites tables. 

Je m’approche d’un trio fait de jeunes adolescents de 13 et 14 ans. Je les salue dans notre dialecte. Ils répondent en arabe littéraire. 

Je leur dis pour les mettre en confiance que nous sommes là pour eux et que nous les aimons. Je leur dis encore qu’ils sont les enfants de ce pays et que ce pays est le leur.  Je leur dis aussi que je ne les lâcherai jamais.

Je leur demande leur ville d’origine. Ils sont tous les trois de la région de Soliman et ses alentours. Ils ont tous les trois fait des études jusqu’à la première année lycée. L’un d’eux lâche d’un trait qu’il était bon élève et qu’il a quitté les bancs de l’école à cause du niveau de l’éducation et de l’immoralité religieuse. 
La religion est absente et les valeurs sont nulles. J’ai donc choisi la voie de Dieu et l’enseignement du coran a-t-il dit.

L’autre répète en écho presque la même chose. Le troisième se tait.

Il ne me regarde pas et cache ses yeux derrière deux doigts. Les autres sont dans sa bouche comme dans un réflexe de succion. 

Je lui caresse furtivement la tête et lui chuchote à l’oreille: “Tu suces ton pouce?
Moi aussi, je suçais mon pouce quand j’avais ton âge. Cela me calmait quand j’avais peur ou quand on me faisait du mal”.

Il lève les yeux et me regarde. 

En une fraction de seconde, nos regards se rencontrent en douceur. Dans le sien, une immense détresse. Dans le mien, une immense panique.

J’ai mal pour cette enfance maltraitée, abusée et que nous laissons mourir.

Je murmure: “Ne crains plus rien.Je ne te lâcherai plus jamais et plus personne ne vous fera de mal”.

Un aîné de 15 ou 16 ans, costaud et au regard vif s’approche pour intervenir et le bloquer. Je lui fais volte- face et lui dis de mettre des chaussettes par ce froid. Il s’éloigne en murmurant, moqueur, que ce n’est pas grave et qu’il va bientôt rentrer et rejoindre le “djebel”.

Je suis comme sonnée et lui demande de répéter.  Il s’éloigne et répète sans trop se gêner.

L’enfer ouvert sur des petits sans défense. Des monstres ont défoncé leur vie au nom de Dieu. Le sacré n’a pas fini de les tuer. 

Ces enfants nourris à la culpabilité, la dévalorisation et le mensonge, n’ont même pas ce statut de se reconnaître en tant que victimes puisque la souffrance, la maltraitance et le viol sont conçus comme des récompenses. 
Des bonus pour le paradis.

Rites initiatiques. Sévices et maltraitance. Viols et tournantes sur des corps marqués au fer et au bâton. Un régime paramilitaire avec des bonus de 100 points. 20 points de bonus pour celui qui sera choisi pour le ménage de la bâtisse du cheikh moyennant d’autres faveurs.

Tous ces privilèges et bons points donnent le droit à une place garantie au paradis aux côtés de Dieu.

L’horreur n’a plus sa place. C’est la géhenne qui a été ouverte devant ces gamins que des parents ont largué sans âme ni culpabilité moyennant une soit disant éducation religieuse convenable par ces temps de grands pêchés.

Âmes pécheresses. Chiens perdus avec un seul collier garant: la rédemption dans ces hauts lieux de graves crimes sur mineurs.

Condamnation à la rudesse du camp, de l’insalubrité, la promiscuité et aux travaux forcés. 

Je jette un regard aux mains de cet adolescent de 12 ans qui joue encore aux échecs. Des mains d’homme de 40 ans impressionnantes et énormes. Des mains râpées et rugueuses, portant sur l’un des dos des marques de brûlures. 
Je pose la question.
Il bafouille: “une fois je me suis brûlé”. 

Je n’insiste pas. La brutalité des traitements laisse appréhender le chaos affectif, mental et physique.

Nous continuons à faire notre visite.

Le directeur livre ses recommandations. Il ne dispose que de peu de moyens et de capital humain. Il ne dispose surtout pas de temps pour la réhabilitation de ces enfants.

Je n’ai plus d’égard que pour ces petits yeux hagards et perdus, ces petits corps battus et en moi résonne cette question: “Et après la visite, que va-t-on leur faire?”.

Une tamponnade martèle mon intérieur. Mon bagage de femme médecin, experte, en ces lieux de détention est insuffisant. Mon coeur de mère se tord cruellement. L’air me manque. Le temps s’arrête.

Il est de la folie et un irréparable sacrilège de remettre ces enfants à leurs parents démissionnaires, simplets ou pire complices. Il est inconcevable que leur État s’en en désengage en les remettant à leurs bourreaux. 

En effet, cela serait un haut crime d’État de les lâcher et les céder, sans poursuites graves contre les criminels et leurs complices.

Je les quitte écrasée, impuissante et désarmée pour mon pays que des monstres ont décidé de violer dans tous les sens -éthique et moral- en n’épargnant pas ses enfants. 

Pire, nos enfants sont leur objectif. Les atteindre, c’est détruire en plein coeur notre société.

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