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25/05/2018 17h:51 CET | Actualisé 25/05/2018 17h:51 CET

J'ai lu pour vous: "Secrets de famille" le premier livre de Faten Fazaa

"Secrets de famille" est un "page-turner", on ne décroche pas, on est pris dans une histoire, dans un décor, dans cette jouissance.

 

Holly Golightly: Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
Paul Varjak: J’écris, du moins je le crois!
Holly Golightly:Vous le croyez? Vous n’êtes pas sur?
Paul Varjak: Pas de fausse modestie, soyons affirmatifs, je suis écrivain.
Holly Golightly: Vous, vous êtes un vrai auteur? Les bouquins que vous écrivez sont publiés? On vous les achète?
Paul Varjak: On m’a acheté ce qu’il y’a dans cette boite, c’est un seul bouquin en douze exemplaire
Holly Golightly: 9 vies de Paul Varjack, Ce sont des histoires?
Paul Varjak: Oui, de neuf vies.
Holly Golightly: Racontez-moi une!
Paul Varjak: C’est le genre d’histoires difficiles à raconter
Holly Golightly: Trop salées?
Paul Varjak: Je suppose qu’elles sont salées mais ce n’est qu’accidentel. Plutôt rageuses, intenses, fortes, très incisives et on saurait leur attribuer qu’un seul mot : “prometteuses”. C’est ce qu’a écrit le Times sur sa première page en Octobre 1956.

Le premier enfant de Faten Fazaa m’a tout de suite renvoyée aux répliques de “Breakfast at Tiffany’s”. Paul Varjack décrit, sans gêne, son talent d’écrivain, ou du moins ce que la presse en a retenu. Faten Fazaa n’a pas eu cette prétention, elle laisse sa plume parler pour elle et elle est très dissuasive.“Asrar Aa’ilya”/ “secrets de famille” est un livre d’une tendresse absolue, intime, pénétrant, parfois sombre et parfois lumineux parce que très lucide.

Ce n’est pas un livre révolutionnaire mais il est tout à fait inédit. L’auteure a décidé de donner naissance à une histoire écrite en tunisien pour les tunisiens tout comme plusieurs auteurs qui l’ont précédée. Ceci étant, c’est une très bonne lecture et ce ne sera pas exagéré d’affirmer que c’est avec cette plume qu’on verra peut-être naitre une littérature en dialecte tunisien. C’était jouissif.

Ce livre nous raconte l’histoire de plusieurs personnages qui s’expriment à la première personne du singulier, nous offrant une rare proximité avec eux. Ils sont mère, fils, grand-mère, sœur, amis, amants, femmes au foyer, femmes actives, père, orphelin, personne à mobilité réduite, travailleuse du sexe, artiste-peintre alcoolique et tout ce qu’il y a de plus divers. Ils ont un point en commun, ils se sentent seuls et il fait froid.

Ce sera réducteur de dire que ce livre promeut une certaine idée du féminisme, notamment l’indépendance des femmes, la liberté à laquelle elles aspirent, et leur intégrité physique dont elles sont censées disposer. Certes, le vécu de plusieurs personnages flirte avec des thèmes féministes mais le livre en soi, échappe aux idéologies pour rester en asymptote avec l’humain.

L’auteure adopte avec brio la focalisation interne, en mettant à nu les pensées les plus profondes des personnages, leurs points de vue, leurs ressentis, leurs joies et déceptions. Elle nous livre ces femmes et hommes comme pour les délivrer d’un mal qui les ronge de l’intérieur, le mal des non-dits, du mensonge, de l’omission et même des contraintes de leur situation. Des personnages en cage, tous dépendants et tous mis à la marge de leurs aspirations et leurs besoins parce que mutilés. Des mutilés de la volonté, des mutilés du sentiment, Faten Fazaa nous raconte le parcours de ces personnes qui ont cessé d’opprimer l’appel du cœur, l’amour, le désir, la gentillesse, la vertu. Oui, ces personnages sont malgré tous leurs vices, leurs propos politiquement incorrectes, leurs réflexions préjudiciables, leurs situations piteuses, leurs complexes et leurs parcours, des vertueux. Ils sont juste humains et l’auteure crache sur le convenable, le lisse, le poli, le doux pour nous offrir une douceur autre, celle dans laquelle on se reconnait, parfois condamnable, parfois compréhensible. Et puis, on tourne la page, on les aime, ces personnages. On les aime en diagonale, on les aime tout court et on les aime simplement dans toute leur complexité.

“Secrets de famille” est un “page-turner”, on ne décroche pas, on est pris dans une histoire, dans un décor, dans cette jouissance. Les personnages de ce livre sont incompris parce que leur complexité échappe à l’œil profane qui ne prend pas le temps de plonger dans le quotidien d’un prochain avant de le juger. Avec ce roman, on prend le temps de se regarder mutuellement, de nous regarder, de franchir cette ligne d’un inconnu qui nous sera désormais familier.

Merci Faten Fazaa, écrivaine prometteuse, profonde, rageuse et incisive. C’était un délice.

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