TUNISIE
29/03/2019 12h:18 CET

"Islam et politique": Ennahdha sous le prisme de Pierre Puchot, écrivain et journaliste indépendant

"La stratégie très pragmatique d’Ennahda pour s’imposer dans le paysage politique a donc été préjudiciable pour les réformes qu’attendent toujours les Tunisiens"

Edition Tempus

Sorti dans les librairies françaises le 14 mars dernier, le livre “Islam et Politique” publié aux éditions “Tempus” sous la direction de l’écrivain et journaliste indépendant Pierre Puchot retrace les rapports entre ces deux sphères dans les pays arabes.

Dans ce livre, qui réunit “des histoires multiples” de l’Islam politique depuis l’avènement de  l’organisation des Frères musulmans en 1928, 11 spécialistes du monde arabe décortiquent l’histoire et l’actualité de ces liens complexes dans différents pays et “dont les trajectoires suivent rarement une ligne droite”.

Parmi les pays étudiés, l’on retrouve la Tunisie et le mouvement Ennahdha, pour lequel tout une partie du livre est consacré sous le titre: “Tunisie: Ennahda, de la clandestinité à l’alternance”.

Le HuffPost Tunisie a interrogé Pierre Puchot sur son analyse du parti dirigé par Rached Ghannouchi (Interview).

HuffPost Tunisie: Quel bilan dressez-vous sur le parti Ennahdha actuellement, depuis sa sortie du pouvoir en 2014?

Pierre Puchot:  Ennahda a tenté depuis janvier 2014 et le vote de la constitution, de se faire accepter par une majorité de l’opinion publique tunisienne comme un parti respectable, qui a toute sa place dans le champ politique tunisien. Son choix d’entrer au gouvernement sans y être majoritaire a participé dans cette quête de respectabilité, tout comme l’annonce de l’abandon du référent à l’islam politique.

Dans le même temps, Ennahda a contribué à un consensus qui a pesé sur les aspirations de la révolution tunisienne, enterrant tout projet de réforme de fond concernant par exemple les forces de sécurité, échouant à mettre en place un plan de développement des régions et à lutter contre la corruption, vidant le processus de justice transitionnel de sa substance.

À terme, la stratégie très pragmatique d’Ennahda pour s’imposer dans le paysage politique a donc été préjudiciable pour les réformes qu’attendent toujours les Tunisiens depuis le départ de Ben Ali.

Considérez-vous qu’en l’état actuel des choses, le parti Ennahdha ait des chances de remporter les prochaines élections?

Depuis la déliquescence de Nida Tounes et la montée en puissance de Tahya Tounes, Ennahda se positionne comme le parti le plus à même de mobiliser son électorat, ce qui sera sans doute suffisant pour remporter les prochaines élections. Mais avec quel taux de participation? La désaffection des Tunisiens pour la vie politique, que l’on a pu observer notamment aux dernières élections municipales, est inquiétante pour l’avenir du processus démocratique.

Ennahdha est-il prêt de gouverner seul à nouveau?

Non. Aucune formation politique tunisienne ne l’est, dans un contexte post-révolutionnaire où il y a encore tant à faire. Face à la défiance de plus en plus importante des Tunisiens envers les partis actuels, Ennahda inclus, le mouvement de Ghannouchi ne dispose pas aujourd’hui du soutien populaire pour entamer seul les réformes nécessaires -contre la corruption notamment- et devra former une coalition, sur un principe autre que celle issue des élections de 2011, en tenant davantage compte cette fois de l’avis de ses alliés.

Peut-on imaginer qu’ Ennahdha ait appris de ses erreurs en matière de stratégie interne, dans sa manière de concilier l’exécutif et les réels décideurs du parti?

Sans doute. Mais quel que soit son mode de gouvernance interne, Ennahda a surtout péché par son incapacité à réformer le pays. C’est ce bilan là qui demeure dans l’esprit des Tunisiens, qui en vivent les conséquences au quotidien. L’opportunité des années 2012-2013 a été manquée, celle issue des prochaines élections ne devra pas l’être, sous peine de menacer le processus démocratique en cours.

Ennahdha est-il encore capable de créer en son sein, une véritable cohésion?

Oui, le vide politique qui existe aujourd’hui en Tunisie et le poids du parti devrait permettre au principaux cadres d’Ennahda d’adopter une stratégie commune, au moins le temps de la prochaine campagne électorale.

Aujourd’hui des cadres du parti à l’instar de Lotfi Zitoun, pourtant conseiller politique de Rached Ghannouchi, portent une voix différente et moins conservatrice...est-ce une posture électorale adoptée par Ennahdha ou existe-t-il réellement des voix discordantes au sein du parti?

C’est difficile à dire. Depuis 2011, le parti tente de faire croire à l’existence d’une diversité des positionnements en son sein. Cela fait parti de sa stratégie de normalisation, de montrer que le débat interne est possible, comme dans toute formation démocratique. Mais la réalité de ses positionnements successifs montre surtout le caractère pragmatique de son approche de la société tunisienne, et son adhésion complète à une idéologie classique de centre-droit néolibérale, du moins du point de vue économique.

En 2020, se profilera le prochain congrès d’Ennahdha qui actera la fin du mandat de Rached Ghannouchi à sa présidence. Dans les coulisses la succession fait rage. Ce congrès pourrait-il marquer une implosion du parti? Les résultats des élections -s’ils sont positifs- pourront-ils atténuer ces querelles intestines?

Cette question recoupe partiellement l’interrogation que l’on pouvait nourrir, en 2013-2014 lorsque Hamadi Jebali a quitté la gouvernement, puis le parti. Beaucoup de commentateurs politiques croyaient à l’époque à une scission du mouvement. Mais aujourd’hui comme hier, personne au sein d’Ennahda n’a intérêt à son implosion. Cela étant dit, la succession de Rached Ghannouchi, qui a beaucoup appris de la période 2011-2013 et a su mener Ennahda vers une sortie de crise honorable, sera très difficile. Il n’y a pas aujourd’hui au sein du parti de cadre capable de l’incarner comme lui.

Justement, comment expliquer, concrètement, le maintien au pouvoir d’Ennahdha de 2011 à 2013, malgré un bilan “catastrophique”, l’oppression, la flambée des prix, l’insécurité?

Ennahda a remporté les élections d’octobre 2011 car il était le seul parti en mesure de mobiliser efficacement ses sympathisants. À l’été 2013, au plus fort des contestations, Rached Ghannouchi a su faire preuve de sang froid et comprendre l’importance du processus constituant, qu’Ennahda avait totalement négligé avant cela. C’est paradoxalement son renoncement au pouvoir en janvier 2014 qui lui a permis par la suite de conserver une crédibilité aux yeux des Tunisiens malgré un bilan catastrophique, en effet, durant ses années à la tête de l’État.

Le “pragmatisme” d’Ennahdha est décrit dans le livre notamment via le prisme de la loi “l’immunisation de la révolution” -qui vise à exclure les responsables de l’ancien régime de la vie politique. Est-il possible que cette question se pose à nouveau et soit adoptée?

Je ne le crois, hélas, pas. Le nécessaire combat pour une justice transitionnelle efficace et concrète n’est plus à l’agenda des partis dominants aujourd’hui. C’est d’autant plus regrettable que ce renoncement fait peser sur la Tunisie la menace d’une régression importante et pèse sur la poursuite du processus politique en cours, dont se détourne une partie de la jeunesse et des familles victimes des années Bourguiba puis Ben Ali. Sans mémoire, une nation ne peut pas espérer s’inventer un avenir meilleur, commun à tous ses citoyens.

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