MAROC
15/05/2018 18h:42 CET

"Les Invisibles", l'enquête qui dénonce "l'esclavage moderne" de migrants marocains en Corse

Pour le journaliste corse qui a mené l'enquête, il s'agit, ni plus ni moins, d'un trafic d’êtres humains.

PASCAL POCHARD CASABIANCA via Getty Images
Des vendangeurs dans des vignes corses à Santa Severa, près de Luri, dans le Cap Corse, septembre 2013.

SOCIÉTÉ - Il s’appelait El Hassan M’Sarhati. Le 16 novembre 2009, il est froidement abattu sur une route de campagne en Corse. Originaire de Taza au Maroc, ce travailleur immigré avait témoigné, un peu plus d’une semaine avant sa mort dans un documentaire, des conditions inhumaines de travail dans les exploitations agricoles. Les mains cassées après avoir porté une caisse de fruits, il disait avoir été jeté dehors par son patron, “parce qu’il ne servait plus à rien”. Sans argent, il ne pouvait pas rentrer au Maroc.

Le journaliste qui l’avait interviewé, Antoine Albertini, aujourd’hui rédacteur en chef adjoint pour le quotidien local Corse Matin, enquêtait sur l’immigration clandestine sur celle que l’on surnomme l’Île de Beauté. “El Hassan ne souhaitait pas donner d’interview au départ, arguant du fait qu’il allait prendre une balle dans la tête s’il parlait. Mais il a fini par accepter, de manière anonyme. On ne filmait que ses mains”, explique au HuffPost Maroc le journaliste qui a appris, quelques jours après l’avoir rencontré, que l’homme de 40 ans avait été assassiné. Le - ou les - auteur(s) du crime n’ont jamais été retrouvés et le mobile reste inconnu à ce jour.

C’est ce fait divers sordide qui a poussé le journaliste à enquêter en profondeur sur ces centaines - voire milliers, aucun chiffre officiel n’existe - d’ouvriers clandestins exploités dans les champs agricoles sur l’île française, notamment dans la plaine orientale en Haute-Corse, pour ramasser des kiwis, des clémentines ou du raisin.

Cette enquête, publiée début mars sous le titre “Les Invisibles - Une enquête en Corse”, retrace le parcours de El Hassan M’Sarhati et de ses compatriotes généralement arrivés avec des contrats de travail temporaires de quatre mois, ou via des réseaux de passeurs de mèche avec des patrons d’exploitations agricoles et qui, pour la plupart, ne repartent jamais au Maroc une fois la saison de cueillette ou de vendange terminée.

Issus de la petite classe moyenne marocaine, anciens militaires ou chauffeurs de taxi, âgés entre 17 et 61 ans (certains mentent sur leur âge pour avoir un contrat de travail), ces dizaines d’ouvriers que le journaliste a pu rencontrer vivent d’emplois précaires, exploités par des patrons parfois peu scrupuleux. Ils logent dans des habitations de fortune, des hangars ou des mobil-homes aux conditions d’hygiène douteuses. Certains n’ont pas de papiers ou ont falsifié les leurs pour tenter de se faire passer pour des réfugiés d’autres nationalités.

“Jeu de dupes”

“Normalement, au terme de leur contrat de travail saisonnier, ils doivent regagner leur pays d’origine, conformément aux accords qui régissent les flux migratoires de travail entre la Corse et le Maroc, mais la plupart du temps, ils restent sur place”, explique Antoine Albertini, qui pointe du doigt le “jeu de dupes” de la France qui, dans ses discours officiels, prétend faire la chasse aux migrants clandestins, mais fait en sorte que cette main d’oeuvre bon marché reste sur le territoire et continue à travailler, y compris de manière illégale, “puisque cela permet de soutenir des secteurs entiers de l’économie française, en particulier dans le domaine agricole”, estime le journaliste.

“On est au coeur de l’hypocrisie française, c’est-à-dire qu’on ne veut pas d’immigration illégale, mais on la favorise par tous les moyens puisque personne n’est prêt ici à faire ce type de travail très ingrat, et on sait très bien que cela permet à certains patrons de payer ces gens-là une misère”, ajoute le journaliste.

Certes, il y a les employeurs “réglo”, qui font venir les travailleurs du Maroc, les déclarent, les paient, les logent et les nourrissent pendant quatre mois, conformément aux conditions exprimées dans le contrat de travail. Mais il y a aussi ceux que l’auteur de l’enquête n’hésite pas à appeler les “négriers” ou “esclavagistes” modernes, qui les exploitent à raison de vingt euros par jour pour dix heures de travail dans des exploitations fruitières et qui s’en débarrassent aussi facilement qu’ils les ont fait venir.

“Vous avez même des employeurs qui les font venir en Corse en signant des contrats de travail puis qui ne les emploient pas une fois sur place, parce que ça leur permet d’encaisser le prix de leur passage clandestin”, souligne Antoine Albertini. Il arrive en effet à certains passeurs d’établir des contrats de travail en France et de proposer aux employeurs des profils de candidats marocains prêts à débourser entre 7000 et 8000 euros pour venir en Corse. Un butin partagé entre le passeur et le patron. “Certains patrons, une fois l’argent encaissé, n’acceptent même pas ces ouvriers sur leur propriété. Et les voilà errant sur les routes, à la recherche d’un travail, forcément illégal, donc sous-payé”, déplore le journaliste.

Économie parallèle

L’exploitation de ces travailleurs clandestins n’est pas uniquement le fait de locaux ou de Français ayant vécu au Maroc pendant le protectorat et retournés sur l’île après l’indépendance du royaume. Certains Marocains installés depuis des années en Corse, régularisés, participent eux-mêmes à ce système, selon le journaliste.

“L’exploitation épouse des strates successives, c’est une espèce de hiérarchie de la domination avec, au-dessus, le patron, en-dessous, le passeur, puis le contremaître - souvent un immigré qui a la confiance du patron et qui est installé depuis longtemps - et tout en dessous, les nouveaux arrivants”, nous explique-t-il. “Certains Marocains prennent une part active à cette exploitation, notamment ceux qui disposent d’un titre de séjour en bonne et due forme ou qui sont naturalisés. Ils connaissent les us et coutumes marocaines, les moeurs et la langue. Ils peuvent donc organiser plus facilement des hébergements illégaux pour les travailleurs clandestins. Certains sont de vrais marchands de sommeil”.

Il arrive même à certains Marocains résidant en Corse de faire payer jusqu’à 80 euros aller-retour à leurs compatriotes fraîchement arrivés le transport en voiture depuis la plaine orientale vers la préfecture de Bastia, où ils devront se rendre pour faire leurs démarches administratives. “Pour un trajet de 40 à 80 kilomètres en voiture, le conducteur peut empocher un vrai petit pactole s’il transporte 5 personnes”, souligne Antoine Albertini.

Une vraie économie parallèle se crée alors. “J’ai même visité un endroit dans la plaine orientale où le propriétaire des lieux, un Marocain installé en Corse depuis 35 ans, avait aménagé une espèce de mini salle de projection, où il y avait 10 places, et où il faisait payer la séance à ses compatriotes pour voir des films égyptiens ou les journaux télévisés des chaînes marocaines”, se souvient-il.

“Il y a également des phénomènes de racisme endogamique ou d’intra-xénophobie. À Bastia par exemple, au début des années 2000, il y a eu des nouveaux arrivants berbères qui ont été discriminés par des Marocains installés depuis plus longtemps qu’eux ou qui ne venaient pas de la même région. Il existe ainsi une forme de ‘racisme’ entre Marocains, notamment envers ceux en provenance du sud du Maroc”, note le journaliste. “Ces gens-là, les plus démunis, se trouvent obligés de se vendre encore moins cher que ceux qui les ont précédés, et sont donc accusés par les premiers de casser les prix, de ne pas respecter les règles tacites pour une journée de travail. Vous avez donc un phénomène très pervers d’intra-racisme”.

Un business juteux

Au niveau des autorités locales, ce système reste compliqué à assumer et à gérer. “Aucune action n’est engagée contre ce système d’exploitation, à part dépenser de l’argent pour rien et payer des flics qui ont autre chose à faire que ça”, explique Antoine Albertini. “Seuls quelques statistiques délirantes et objectifs chiffrés sont envoyés par circulaire de police pour arrêter tant d’étrangers en situation irrégulière ou tant de patrons fraudeurs”. 

Et pour les représentants marocains sur place, le sujet reste touchy. “Pour le consul du Maroc en Corse, c’est embêtant, parce qu’il doit à la fois assurer le bien-être de ses ressortissants et veiller à la préservation de leurs intérêts, mais en même temps, chaque mois, ce sont des dizaines de milliers d’euros en devise envoyés par ces migrants vers le Maroc...”, souligne le journaliste.

Si Antoine Albertini risque de ne pas se faire que des amis avec la publication de cette enquête, il était cependant primordial pour lui de le faire. “C’est important de rendre visibles ces travailleurs clandestins parce que c’est un fait qui mérite, je pense, tout l’intérêt que l’on doit porter à une situation humanitaire aussi dégradée”, confie-t-il. “Cela retrace aussi parfaitement l’hypocrisie des pouvoirs publics, qui disent d’un côté lutter contre l’immigration clandestine, et de l’autre la favorisent par des lois complètement folles, tout en dépensant des milliards pour faire venir ces malheureux de leur pays d’origine en sachant très bien qu’ils n’y rentreront pas, et enfin qui ferment les yeux sur ce qui est, ni plus ni moins, un trafic d’êtres humains”.

Un trafic dans lequel les sommes engagées sont souvent colossales: “Certains passeurs génèrent des chiffres d’affaires monstrueux, de 700.000 euros annuels. Il y a de véritables fortunes qui se bâtissent sur ce business”.