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19/04/2019 11h:32 CET | Actualisé 19/04/2019 11h:32 CET

Incendie de Notre Dame de Paris: Les bourreaux ne prêtent qu’aux riches…

À comparer les deux événements que sont l’incendie de Notre Dame de Paris et la destruction de la mosquée d’Alep, il nous faut convenir que même dans le malheur, il existe deux poids et deux mesures...

L’incendie ayant ravagé la Cathédrale Notre Dame de Paris, a fortement ébranlé les esprits et s’est répercuté à travers les médias du monde entier, comme si une spiritualité, étouffée sous les “brouettes” du quotidien, resurgissait, prenant les êtres à la gorge. Le mélange de déférence et d’ardeur, perçu dans les réactions à l’égard de cet incendie, prouve à quel point la spiritualité demeure une exigence première, trop souvent malmenée: chez les puristes ardus, les êtres à la religiosité exacerbée, la spiritualité vit et se consume à travers des rites qui ne constituent que le sommet d’un iceberg, la traduction concrète et séculière d’une spiritualité plus profonde, et dont l’essence reste la quête individuelle. Sans quête, cette spiritualité n’est qu’un puits sec, un mode d’emploi pour vivre et mourir (de préférence sans réfléchir…)

Revenons à notre propos: notre Dame de Paris renaîtra très vite de ses cendres, tel un phénix bien couvé. Relookée par des architectes prestigieux, rénovée par les meilleurs artisans, financée par de généreux donateurs, prêts à tout pour rendre à l’édifice son lustre et ses dorures. Sur la liste de ces donateurs, un nom figure en bonne place; celui de son altesse sérénissime, sa majesté Salman Ibn Abdelaziz Al Saoud, monarque d’Arabie Saoudite et pieux “serviteur des deux mosquées”.  Sa très royale Altesse, ne s’est-elle pas fendue d’un don (ou plutôt d’une avance sur services rendus ou à venir) de 500 millions de dollars en faveur de son amie la France! Souvenons-nous qu’entre autres “pays amis”, la France fournit le roi Salman en armes de combats qui lui permettent d’asperger avec soin le Yémen, massacrant les enfants et plongeant les civils dans une épidémie de choléra où les conditions de soin sont dignes du moyen-âge. Au passage, le pays de son Excellence Salman démolit Sanaa et sa poignante beauté, fleur d’ocre et de chaux, posée aux confins du désert.

AHMAD AL-BASHA via Getty Images

 

Mais c’est d’un autre sanctuaire que je souhaiterais vous entretenir: la grande mosquée Omeyade d’Alep, l’un des plus anciens lieux de culte que le monde connaisse. Edifiée au VIII ème siècle du calendrier chrétien (à la même époque que Notre Dame de Paris…), dotée en 1090 d’un minaret, rebâtie au XIIIème siècle, lors de la période Mamelouk, cette mosquée  représentait un joyau architectural de toute beauté. Sa vaste cour, dallée de marbre noir et blanc aux motifs géométriques, ses deux fontaines d’ablution, son Mihrab aux sculptures d’une extrême finesse, tout cela témoigne du niveau de raffinement atteint par la civilisation arabo-musulmane durant la période Omeyade. Tout comme la cathédrale Notre Dame de Paris, la mosquée d’Alep est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Cette inscription ne semble engager l’Unesco dans aucune responsabilité concrète: si cette instance était tenue de réparer les patrimoines inscrits sous son aile, nous l’aurions su…

Wikipedia/Bernard Gagnon

 

En vérité, la mosquée d’Alep a souffert de la guerre plus que tout autre lieu de culte. Depuis 2012, ses murs ont été méthodiquement criblés de balles, le marbre de sa cour intérieure a été dévasté, tout comme ses fontaines d’ablution; son minaret s’effondre en 2013, sous les tirs répétés de roquettes. Les images actuelles de l’édifice sont d’une poignante désolation: une bâtisse dévastée, réduite à un tas de gravats, ne gardant de son ancienne splendeur que les murs cernant sa cour intérieure. La reconstruction de la mosquée, officiellement entamée depuis décembre 2016, date de libération de la ville, en est encore à ses balbutiements ; il semble d’ailleurs qu’elle soit destinée à balbutier longtemps... L’effort à entreprendre (gigantesque), le besoin d’une vaste équipe, incluant architectes, tailleurs de pierre, sculpteurs, tout cela manque cruellement à la mosquée d’Alep. Mais, ce sont les fonds qui manquent le plus: pour l’instant, le financement principal, obtenu pour reconstruire la mosquée, émanerait de…la république tchétchène! Que les Tchétchènes reçoivent ici toute notre considération pour leur altruisme! Mais où sont les autres, nos généreux donateurs musulmans? Sans doute n’ont-ils pas été prévenus de la destruction de la mosquée! Il faut dire que la démolition de l’édifice n’a pas eu droit à la publicité dont a bénéficié Notre Dame de Paris. La mosquée d’Alep a préféré rester discrète dans son malheur… Sans doute, le roi d’Arabie Saoudite, ni aucun autre d’ailleurs, n’a pas jugé utile de se délester de quelques milliers de dollars pour Alep et sa mosquée… difficile de reconstruire un bâtiment qu’on a contribué à démolir, soyons sérieux!

AFP Contributor via Getty Images

 

En vérité, financer la reconstruction d’une mosquée Syrienne, fût-elle l’un des joyaux de l’art islamique, n’intéresse personne. Ni les occidentaux qui ont contribué à démolir les édifices syriens, ni leurs acolytes, petites royautés du golfe, Arabie Saoudite, tous déférents vassaux de la grande et belle coalition occidentale qui a consenti à bombarder la Syrie, l’Irak et la Libye, pour exterminer le terrorisme et faire entrer ces contrées dans l’ère bénie de la démocratie. Malheureusement, notre bonne coalition n’a atteint aucun de ses deux objectifs. Le terrorisme continue de menacer les belles capitales occidentales, tout comme le reste du monde. De plus, si la coalition a fait entrer les malheureux pays dans une autre ère, ce n’est pas celle de la démocratie, mais une ère de dévastation et de malheurs…..situation tout à fait profitable à un occident sans scrupules qui, après avoir détruit ces pays, s’empressera, moyennant finances, de les reconstruire. Tout est une question de marchés: après le marché de la mort et de la démolition, vient celui de la reconstruction. Dans les deux cas, des milliards atterrissent dans les coffres-forts des banques occidentales. L’argent n’a pas d’odeur, pis encore le néo-libéralisme des prétendues démocraties occidentales, fait que l’argent appelle toujours l’argent: une spirale infernale rend les pays riches de plus en plus riches, tandis que dans d’autres contrées l’appauvrissement se creuse.

À comparer les deux événements que sont l’incendie de Notre Dame de Paris et la destruction de la mosquée d’Alep, il nous faut convenir que même dans le malheur, il existe deux poids et deux mesures: à massacre égal, certains édifices sont plus massacrés que d’autres… Dans le même ordre d’idées, les enfants yéménites qui meurent sous les bombes ou dans l’horreur nauséabonde du choléra, sont un “fait d’actualité”, géré par des ONG désintéressées! S’ils avaient eu la chance d’être à Berlin ou au Minnesota, le monde entier aurait crié à la catastrophe et aurait remédié à la situation, en toute vitesse!

Qu’on ne vienne donc plus nous parler d’une mondialisation qui rapproche les êtres, encore moins d’une démocratie occidentale exportant ses valeurs au reste du monde. La planète demeure divisée entre les “bien lotis”, et les damnés de la terre. Autrefois, ceux-ci étaient colonisés par une présence européenne, administrative et militaire. Désormais, ils le sont par l’indifférence et le mutisme de l’occident face à la malédiction qui continue de s’abattre sur le Moyen-Orient et l’Afrique.

Mais, il n’y a pas que l’occident qui se tait et se détourne, il y’a aussi les pays musulmans qui crient à l’horreur devant les flammes de Notre-Dame de Paris, et ne sourcillent pas lorsqu’on leur parle des florilèges perdus de leur civilisation: non seulement la mosquée d’Alep, mais le site de Palmyre, ou les trésors du musée de Bagdad (répartis en lieux sûrs entre les capitales européennes…). Lorsqu’un groupe social n’accorde plus de sens aux édifices qui font sa mémoire, c’est que sa civilisation se meurt. En vérité, il nous faut admettre que notre civilisation est bien morte et enterrée…Dans cette fierté de gueux qui est la nôtre, il nous reste les documentaires culturels des chaines télévisées européennes, qui nous “exotisent” et nous récupèrent à grands coups d’orientalisme ; il restera aussi les trésors pillés de nos musées que nous irons admirer à Londres, Paris, ou Berlin…On ne choisit pas toujours les malheurs qui s’abattent, mais, dans le cas présent, nous avons choisi!

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