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01/04/2018 13h:14 CET | Actualisé 01/04/2018 17h:46 CET

Il faut détruire Carthage

Ammar Awad / Reuters

A l’ouverture de la rencontre du 31 mars 2018 à la librairie “L’Arbre à dires”, Amin Khan a choisi de lire son poème “Il faut détruire Carthage” au lendemain du massacre de Ghaza.

“Il faut détruire Carthage” est la sentence que Caton prononçait à la fin de chacun des discours qu’il prononçait au Sénat de Rome, quelque soit le sujet de son discours. 

Et les Romains ont fini par détruire Carthage à l’issue de la troisième guerre punique. Carthage, rivale de Rome, fut détruire, rasée, réduite en cendres.

 

 Il faut détruire Carthage

 

Il n’y a pas de guerre

il n’y a pas de paix

 

il n’y en a jamais eu

 

il y a des territoires obscurs

ciels blancs

oueds secs de sang ancien

cités de métal et d’asphalte

où veillent exténués

assassins mercenaires soldats

putains écarquillées

pages fiévreux

apprentis studieux

du métier d’homme sordide

apprentis du triste métier d’artisan du destin

 

il y a des coupes cassées

tiges tranchantes

pétales putrides

des aiglons de marbre

des taches de sperme des taches de sang

des crosses de chrome et d’argent abîmées

sur des crânes de prisonniers récalcitrants

à la table d’honneur où se prolongera

jusqu’à la fin des temps

le festin

 

il y a là sans ratures

des décrets pris dans l’ivresse

des plumes de volaille dans les encriers

dans la nuit des bagues de pacotille qui scintillent

aux doigts des nouveaux maîtres

du passé

et de l’avenir

 

les serviteurs du jour eux

caressent

à leurs moments perdus

des horloges rouillées

qui donnent l’heure de partir

 

 

il y a

du soir au matin

la lente puanteur des corps

des anciens amants

dormant entre verveine et rosiers

et les tendres dépouilles

de traducteurs assermentés

des vérités ultimes et des calendriers

poussiéreux persans grecs arabes chinois

 

il y a

les os sans sépulture

de scribes et de colporteurs

indifférents au déroulement de l’histoire

désormais

 

les ossements mêlés

d’hommes de femmes et d’enfants impubères

bassins fémurs mâchoires phalanges

instruments désormais inutiles

de ce qui a

pourtant

un nom

que chantent les poètes

les exilés les forçats

aussi bien que le dernier des meurtriers

 

il y a

l’horizon gâché par le premier mot

la première parole

le premier hurlement

venu du fond de soi

 

la douleur du mutisme et du bégaiement

la douleur articulée à la douleur de soi

la douleur fichée dans la douleur

 

le labour des corps

par le soc de l’envie

le travail indigne

le travail grotesque de l’envie

dans la folie de l’effusion générale

la prédation des biens

l’asservissement des corps

car nul ici ne croit en autre chose

 

en l’âme par exemple

 

en l’esprit

 

il y a

pas loin d’ici

dans de belles bâtisses ottomanes

des couloirs sombres des corridors

la détresse

la solitude

les ombres

des condamnés

 

il y a d’éternels conciliabules

dans l’infinité des lieux propices

au crime général

 

des listes funestes

 

tant de comptes

à régler

 

phrases en linceuls

mots de camphre et de miel

virgules de poison

 

toujours triomphe

la même logique

 

il faut détruire Carthage

 

il faut détruire Alger

Baghdâd Damas

Cordoue Tanger

Ispahan Samarkand

Hiroshima Nagasaki

 

il faut détruire Dresde

et Londres et Varsovie

 

brûler Valparaiso Lisbonne

Guelma et Constantine

Wounded Knee et la Palestine

 

il faut réduire en cendres

la moindre tentative

de treille ensoleillée

la moindre esquisse de balcon

de jardin de fontaine

la moindre ébauche

de tapisserie de manuscrit

de guitare de mandoline

 

il faut briser

les jarres d’huile

les jarres d’orge et de grains magiques

 

il faut brûler les oliviers les figuiers les amandiers

les palmeraies

 

et tout leur bétail

 

il faut estropier leurs chevaux

violer leurs femmes leurs enfants

faire ce qui vous plaît et ce qui vous répugne

 

il faut sans cesse attiser le feu de la discorde

entre ce qui reste d’eux

il faut trancher au sabre

et par la loi

les liens de la chair et du sang

et toutes les loyautés

 

il faut brûler leur mémoire

les archives les parchemins les traités

les bijoux rituels

les breloques

 

il faut noyer dans le sang

les rebelles et la rébellion

l’idée même de la révolte

 

il faut tuer les révolutionnaires

et la révolution

 

il faut extirper des parcelles de terre fertile

les racines des rêves

les germes des fleurs et des fruits

les fragments de respiration

 

 

 

il faut noircir le ciel

il faut semer la peur

pousser au désespoir

 

il faut détruire Carthage

 

et puis l’eau

 

et puis la terre

 

et puis l’air

 

et puis

la douce lumière

des yeux de cette femme sombre

qui m’a donné

un instant

envie de croire

et d’espérer

 

il faut détruire

détruire

 

détruire constamment

le monde entier

 

 

il n’y a ni vérité ni mensonge

ni désir ni rage ni pardon

 

mais des linges humides de sang virginal

noirci

des paupières ouvertes

au couteau

des paroles qui éclosent en carnage

 

il y a le chaos et la confusion

 

 

il y a bien

parfois

la peine

 

des perles de lumière

sur le front d’un enfant

 

mais

 

il n’y a pas de salut

il n’y a pas de joie

 

il n’y a pas de guerre

il n’y a pas de paix

 

il n’y en a jamais eu