LES BLOGS
30/11/2018 17h:20 CET | Actualisé 30/11/2018 17h:24 CET

Il faut briser le plafond de verre de l'orgasme féminin

Oui, nos aspirations érotiques devraient être plus grandes. Oui, nous devrions pouvoir parler librement de sexe sans nous censurer.

Le HuffPost

Si comme moi, vous courez vos dix kilomètres quotidiens avec le pouce pour vous maintenir en forme (?) intellectuellement, vous n’avez pas manqué le compte @tasjoui dont le succès dit peut-être plus que le fond, pas toujours très nuancé -mais reprocher aux réseaux sociaux de ne pas faire dans la nuance, c’est un peu comme de demander des frites de patate douce au McDo (pas trop cuites, sel à part).

Pour les punks qui ne passeraient pas leur vie personnelle et professionnelle sur Instagram, je précise que le projet de Dora Moutot, la créatrice du compte, est de faire la lumière sur le manque de considération des hommes pour le plaisir féminin au travers des témoignages de femmes anonymes qui parlent de leurs frustrations sexuelles. Le compte réunit désormais plus de 200.000 abonné.e.s, soit deux Stades de France et demi que l’on pourrait remplir de femmes ayant enfin des choses à dire et surtout à demander au lit et d’hommes curieux d’explorer des horizons dont ils avaient jusque là la garde quasi exclusive. C’est beaucoup, 200 000, et c’est l’immense mérite de ce compte: donner une voix à la frustration sexuelle au féminin qui en Anglo-saxonnie a un nom depuis deux ou trois ans, “l’orgasm gap” que l’on traduirait ici par “fossé des orgasmes”, ce qui est assez terrifiant en tout cas pour moi pour qui “fossé” égale “accident de scooter” au mieux, “châteaux forts assiégés par des dragons morts-vivants” au pire, mais il est vrai que je conduis comme une paupiette et que je regarde trop Game of Thrones.

Le fait qu’il ait fallu attendre 2018 pour que quelqu’une en France ait l’idée de faire une OPA sur ce sujet réservé à quelques privilégié.e.s pour le balancer devant tout le monde afin que le quidam et surtout, la quidame s’en empare a quelque chose de vertigineux. En 2018, les voitures se conduisent toutes seules, on peut cloner son chat et l’intelligence artificielle fabrique des humanoïdes plus vrai.e.s que nature, mais le plaisir féminin reste doublement problématique, d’une part parce qu’il est tabou, d’autre part parce qu’il est compliqué, les deux étant évidemment liés. A titre personnel, @tasjoui m’a fait tomber les hosties des yeux et m’a conduite à m’interroger sur mon angélisme de bobo parisienne persuadée que toutes les femmes étaient à l’aise avec leur sexualité (eh ben non! Il paraîtrait par ailleurs que tout le monde ne mange pas du quinoa aux fruits secs avec des baguettes et que certaines personnes ne sont jamais allées en Algarve, mais ça vraiment, je demande à voir parce que ça me paraît un peu gros). J’aimerais donc que l’on parle aujourd’hui de Point G, comme Gap – le fameux fossé aux orgasmes, donc, pas la marque de casualwear US.

D’abord les faits, qui ne sont pas totalement un scoop: les femmes ont moins d’orgasmes que les hommes, qui n’en ont pas systématiquement mais quand même très très souvent. Selon une étude de l’institut Kinsey, 95% des hommes jouissent facilement, contre 65% des femmes. Et cette inégalité orgasmique pourrait bien s’agraver puisque d’après une étude anglaise citée par Maïa Mazaurette dans sa chronique pour Le Monde, 49% des jeunes femmes (25-34 ans) n’ont pas une vie sexuelle agréable, et 42% des femmes en général se déclarent sexuellement insatisfaites, ce qui n’est pas juste, car avoir une vie sexuelle épanouie fait du bien à la santé, au moral, au corps et sans doute à l’économie et à la nature (à confirmer).

 

Une fois qu’on a dit ça, que faire? Tenir les mecs pour seuls responsables du pétard mouillé qu’est notre vie sexuelle est un peu court, sans mauvais jeu de mots.

Comprendre ce qu’il y a dans ce fossé aux orgasmes me paraît plus constructif: retroussons donc nos manches, chaussons nos lunettes, et voyons donc ce qu’il y a là-dedans...

La culture judéo-chrétienne pour laquelle le sexe, c’est caca quand ça n’a pas vocation à perpétuer l’espèce

Et comme l’orgasme féminin ne sert à rien dans la conception d’un héritier, autant ne pas perdre de temps avec ces détails. La bonne nouvelle, c’est que Youtube et TPMP n’ont pas encore remplacé la culture judéo-chrétienne en France. La mauvaise, c’est que ça ne fait pas tellement avancer les (d)ébats.

Plusieurs quintaux de malentendus sur le sexe

Parmi lesquels ces best-sellers: “Les hommes ont des besoins” ce qui sous-entend que les femmes n’en ont pas, car c’est bien connu, les femmes, ces licornes pailletées, n’ont ni ne font de besoins, jamais: les besoins, c’est sale. Ce qui sous-entend aussi que les hommes ne savent pas se retenir car ce sont des ours samplés avec des enfants gâtés hyperactifs, on ne peut pas leur en vouloir ni les éduquer, contrairement aux labradors qui eux, ont un cerveau. Et: “Les hommes vont à l’amour pour avoir le sexe et les femmes vont au sexe pour avoir l’amour”, sous-titré: les hommes ne perdent pas de temps avec les sentiments, ce truc de gonzesses qui préfèrent quant à elles les poèmes et les bouquets de fleurs et écartent les pattes pour en avoir. Franchement, je ne sais pas quel préjugé est le plus absurde, ça se joue à la courte paille, mais en attendant, tous les deux continuent de faire des ravages dans les esprits et entre les draps.

Plusieurs hectares de préjugés sur le rapport des genres au sexe

Dont les femmes sortent systématiquement perdantes, un peu comme si elles jouaient un match interminable contre le PSG en tongs et avec un ballon carré. Parmi les plus difficiles à ravoir, même dans les esprits les plus perfectionnés, cette idée absurde selon laquelle une femme à la vie sexuelle active est plus suspecte et forcément plus “souillée” qu’un homme à la vie sexuelle active, comme si les femmes cachaient leur dignité ou leur morale au fond de leurs chattes. A ceux qui chercheraient encore, sachez une bonne fois pour toutes que les femmes ne cachent rien dans leur vagin, ni la virilité des hommes, ni leur valeur en tant qu’individu. Dans le vagin d’une femme vous ne trouverez qu’un stérilet (pas toujours mais ça arrive), un tampon ou une cup, et parfois un sex toy mais c’est rare, parce que contrairement au Montana, la fête se passe à l’extérieur plutôt qu’à l’intérieur.

Des kilos et des kilos de tabous sur la masturbation féminine

Dont j’ai déjà parlé ici, et qui commence seulement à sortir des flammes de l’enfer et de la damnation pour devenir un hobby comme un autre, un peu comme le tennis ou la peinture sur soie, voire une hygiène de vie, comme le sport ou les cinq fruits et légumes par jour. Je rappelle aux flemmard.e.s qui ne cliqueraient pas sur le lien ci-dessus que 95% des Français déclaraient s’être masturbés en 2016 (73% dans les années 70), contre 74% des Françaises (19% dans les années 70). Or la masturbation joue un rôle déterminant dans la découverte de son corps, et de ce qu’il aime. Essayer d’avoir un orgasme sans les mains, c’est un peu comme d’essayer de bronzer à l’ombre: ça arrive, mais ça prend beaucoup plus de temps.

Une méconnaissance affolante de l’anatomie féminine, ceci expliquant en partie cela

Je rappelle à qui n’a pas encore lu mon livre qu’il faut le lire, il est super, et que si le clitoris a été découvert en 1559 par un chirurgien italien nommé Realdo Colombo, il a fallu attendre 1998 pour que l’urologue australienne Helen O’Connell publie la première étude précise sur l’anatomie du clitoris, seul organe du corps humain à n’être dédié qu’au plaisir. 1998: l’année de mon bac et de la Coupe du Monde. Internet et Justin Bieber existaient déjà, bon sang! Pire, en 2016, une adolescente de 15 ans sur 4 ne savait pas qu’elle avait un clitoris. A 13 ans, 84% des filles ne savent pas représenter leur sexe, alors qu’elles sont plus d’une sur deux à savoir représenter un pénis. Et c’est seulement depuis l’année dernière qu’un manuel scolaire, UN SEUL, représente correctement le clitoris. Or comment voulez-vous avoir ou donner un orgasme si vous ne savez pas qu’il existe un truc spécialement conçu pour ça, ni où il se trouve et comment on s’en sert?!?

L’omnipotence du pénis dans le rapport sexuel, qui commence par le pénis -avec l’érection- et finit par le pénis -avec l’éjaculation

Quel dommage que les caresses et l’imagination, ces trucs conduisant au plaisir féminin, soient depuis toujours reléguées au rang de “préliminaires”, donc d’étapes anecdotiques, hein?

Des préjugés sur l’orgasme masculin, depuis toujours réputé plus important que l’orgasme féminin

Sinon pourquoi de trop nombreuses femmes continueraient-elles de “soulager” les messieurs geignant “tu ne peux pas me laisser comme ça!”, “comme ça” se référant non pas à une plaie ouverte dans la jungle mais à une banale érection assez facile à reproduire du moins pour les hommes qui ne bandent pas uniquement les 29 février de pleine lune (la plupart des hommes, donc). En revanche, rares sont les femmes qui réclament à leurs amants l’orgasme auquel elles pourraient légitimement prétendre elles aussi: sans doute se disent-elles que ce n’est pas si important que ça, après tout elles ont le chauffage central et un abonnement Netflix, il ne faut pas trop en demander. Comment s’étonner après que Monsieur s’endorme de son côté la conscience tranquille et le sentiment du devoir accompli, si comme pour l’aspirateur, on lève les yeux au ciel mais on ne demande pas? (“Tu me dis chérie si tu veux que je t’aide, hein?” Ben ouais Jean-Pierre, justement, puisque t’en parles...)

Beaucoup d’hypocrisie sexuelle

Également appelée “simulation” qui concerne quelques hommes et une grosse majorité des femmes: 63% des Françaises ont ainsi déjà simulé pendant l’amour, pas tant parce que les femmes sont plus menteuses que les hommes -la science prouverait d’ailleurs qu’elles mentent deux fois moins-, mais surtout pour que ça finisse plus vite -“les plus courtes sont les moins pires”-, et aussi pour les rassurer, ces hommes dont la virilité et l’orgueil dépendent de ce bout de chair si sensible qu’ils ont entre les cuisses. Or depuis que la libération sexuelle a inventé le plaisir des femmes, qui depuis la fin des années 60 et la pilule peuvent faire l’amour sans devenir mère, il ne s’agit plus seulement pour ces Messieurs de prendre du plaisir mais en plus d’en donner! Quelle pression pour eux, les pauvres! N’est-ce pas la moindre des choses que de leur faire plaisir avec quelques gémissements qui franchement, ne nous coûtent pas grand-chose? (Ben non, c’est juste un dommage collatéral de la bienveillance et de l’abnégation qu’on continue d’apprendre aux filles dès leur plus jeune âge).

Les complexes physiques d’êtres humains terrifiés d’avoir à montrer des corps qui ne ressemblent pas à ceux des magazines, des actrices ou d’Emily Ratajkowski

Or il est très compliqué d’avoir un orgasme en rentrant le ventre pendant quinze minutes, les mains gracieusement posées sur l’arrière des cuisses pour dissimuler cellulite et/ou vergetures. Certaines y arrivent sans doute, mais ce n’est pas la méthode la plus facile.

La charge mentale

La fameuse, une invention moderne dont on a hérité (merci, à choisir, on aurait préféré la trottinette électrique). Or seule ou accompagnée, il est très compliqué d’avoir un orgasme quand on a 8 kilos de to-do listes entre les deux oreilles.

Les injonctions contradictoires

“couche mais pas le premier soir”, “sois chaude comme une Calzone mais pas pute”, “sois mystérieuse en string-jarretelles”, “sois chic en levrette”, “sois libérée mais pas anarchiste du cul”, “sois salope mais pas salope-salope”... emoji eyeroll.

Bref, le fossé aux orgasmes est une cour des miracles qui n’ont pas eu lieu que de plus en plus de femmes souhaitent, à juste titre, combler.

Car oui, le plafond de verre du plaisir est injuste.

Oui, nos aspirations érotiques devraient être plus grandes.

Oui, nous devrions pouvoir parler librement de sexe sans nous censurer.

Non, ce combat n’est pas moins important qu’un autre, et surtout, on peut en mener plusieurs en même temps. Ce n’est pas comme si le fait de revendiquer un salaire égal à celui d’un homme empêchait de vouloir une vie sexuelle épanouie (“déjà que je suis payée pour le boulot que je fais, je ne vais pas en plus exiger de ne plus compter les ressorts dans le matelas, non mais, pour qui je me prends?!?”).

Je ne peux toutefois pas m’empêcher de m’interroger sur les revers de cette course à l’orgasme, qui érige le 7ème ciel comme seul valable à l’exclusion des ciels intermédiaires qui ne sont pas nazes pour autant. Je ne voudrais pas que l’orgasme féminin devienne le témoin de la valeur d’une femme en tant qu’individu. Ça m’ennuierait qu’une femme qui n’a pas (souvent) d’orgasmes pour une raison ou une autre se sente moins une femme qu’une autre, qui en a tous les jours. Ça m’ennuierait que le sexe avec feu d’artifice et grandes eaux de Versailles occulte le sexe tendre, le quickie ou le sexe pantoufle que l’on fait lorsque ça fait un moment qu’on n’a pas fait l’amour, pour rapprocher les âmes plus que les corps.

Lorsque les femmes seront vraiment à l’aise avec leur sexualité dans toute sa complexité, avec ses revers, ses variations, ses hauts et ses bas, alors on pourra vraiment parler de Point G. Comme Graal, cette fois.

Ce billet est également publié sur le blog #TGIFiona.

 

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.