ALGÉRIE
08/03/2019 17h:18 CET | Actualisé 09/03/2019 10h:47 CET

Ici c'est Alger, le peuple a rétabli sa souveraineté

RYAD KRAMDI via Getty Images

Des femmes, beaucoup de femmes. Des enfants, beaucoup d’enfants, des jeunes beaucoup de jeunes. Des hommes beaucoup d’hommes, des vieux des vieilles, sourires aux lèvres, regards lumineux, joyeux, heureux. Ils manifestent depuis 11h30, ils font entendre leurs voix : “Non au 5e mandat”. “Vous avez bouffé le pays, bande de voleurs”. Combien sont-ils? Des centaines de milliers à Alger, un million peut-être. Probablement des  millions à travers le pays. Les Algériens ne se comptent plus, ils sont ensemble, dans la rue. En communion. 

Les grands axes de la capitale Alger sont noirs de monde, une foule avec des slogans plein d’humour et de finesse politique. Alger interdite d’expression depuis 2001 vibre. Ses habitants reprennent dignement possession des rues de leur ville que le pouvoir avait interdites. Et cela donne une gigantesque fiesta politique. Des sexagénaires enfin libérés par les plus jeunes qui disent leur bonheur, leur renaissance dans ces rues enfin  reconquises malgré les énormes barrages qui bloquent les voies hors du centre-ville.  

 

RYAD KRAMDI via Getty Images

“On marche, nous sommes à Alger et c’est magnifique”, affirment les manifestants. Alger a été envahie, beaucoup de femmes, énormément de femmes et  la fête n’en est que plus belle ce 08 mars.

“On lutte pour nos droits à tous, femmes, hommes et enfants pour l’avenir de nos enfants”, lance Mourad, un chauffeur de taxi. Un cheminot venu d’Oran avec sa fille veut qu’on le prenne en photo avec sa petite. Il veut immortaliser ce moment qui lui parait invraisemblable. Presque incroyable.  “Nous sommes revenus de loin. Je voulais qu’elle voit que nous n’avons jamais arrêté de lutter, que nous n’avons cesser de dire “non” à ce régime”? Tout heureux qu’on le prenne en photo, il s’en va avec un petit merci et un sourie timide. De cette retenue si Algérienne et avec cet étonnement de voir que les murs érigés par le régime tombent grâce à une poussée pacifique, “presque inespérée”. 

Le HuffPost Algérie

Il faut plus de deux heures pour franchir les 500 mètres qui séparent la place Maurice Audin de la Grande-Poste. Personne ne se souvient d’avoir vu autant de monde dehors. “C’est comme le jour de l’indépendance”, dit un ancien, le  regard perdu dans la foule. “C’est peut-être même plus”, se corrige-t-il comme s’il prenait soudain de la démographie d’un pays qui change, déjà, à une allure vertigineuse après trois décennies d’immobilisme forcé.

L’ambiance à la fête, des bonbons pleuvent sur les manifestants, on s’offre des roses, vraies ou  artificielles, on ne cherche pas à aller à la confrontation avec les cordons des forces anti-émeutes qui bloquent les boulevard menant vers les hauteurs. “Personne ne veut pas gâcher cette fête”. C’est tellement beau!

Ghada H Pour le HuffPost Algérie

Les slogans scandés expriment tous la volonté de ce peuple d’en finir avec un système qui a obstinément refusé tout changement. “Une chose est sure, il n’ y aura pas de 5e mandat”, disent en riant Merouane et Réda, la quarantaine. 

Non loin de la bouche du métro Abdelkrim El Khettabi, la foule est ralentie par les fourgons de police qui barrent la route les empêchant de joindre le cortège qui s’est formé sur l’esplanade de la Grande Poste. “Ils ne veulent pas prendre nos roses” dit une femme un peu déçue. “Les policiers  disent qu’ils ont reçus des ordres de ne rien prendre des manifestants”, ajoute-t-elle avant d’offrir ses roses aux passants. “Tant pis. Nous les méritons bien”.

Sur les balcons des drapeaux, beaucoup de drapeaux. On lance des bouteilles d’eau vers la foule qui applaudit. Les vuvuzelas ajoutent à l’ambiance festive. Il est 16 heures, la manifestation est si compacte que l’on n’arrive même plus à marcher. On bouge avec beaucoup beaucoup de peine. On ne progresse pas. On ne progresse plus. Alors on chante sur place: “makach al khamssa ya Bouteflika”.

 

Les voix des Algériennes et des Algériens parviennent jusqu’au ciel. La rue a parlé. Ni plan A, ni plan B, le peuple a déjà rétabli sa souveraineté symbolique. Il reste à lui donner la traduction politique.