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14/03/2019 15h:21 CET | Actualisé 14/03/2019 15h:21 CET

Hubris, cette pas si étrange maladie du pouvoir

Capture d'écran après la diffusion par Canal Algérie d'images du président Abdelaziz Bouteflika recevant de hauts responsables du pays, le 11 mars 2019 dans sa résidence près d'Alger|RYAD KRAMDI

On entend souvent dire, en parlant de certains dirigeants ou d’hommes politiques: “Mais pourquoi s’obstinent-ils tant à garder le pouvoir ? N’en ont-ils jamais assez ?”. Tout est là : ils n’en ont jamais assez et ne sont jamais à court d’idées pour s’y accrocher le plus longtemps possible. Et les exemples ne manquent pas et pas forcément sous nos latitudes seulement  comme certains aiment à  le croire. 

L’image du Général Franco, caudillo de l’Espagne, présidant un conseil des ministres avec tout un appareillage médical branché sur son corps, avait fait le tour du monde dans les années soixante-dix. Pompidou, successeur de De Gaulle, épuisé par la maladie de Kahler et bouffi par les corticoïdes, est mort en fonction. Mitterrand, atteint d’un cancer de la prostate dès sa première  élection, terminait ses derniers conseils des ministres dans un état d’épuisement absolu. Leurs maladies étaient un secret d’État.  

L’AVC de Chirac ne pouvait pas être dissimulé et était connu de tous. Non seulement aucun de ces présidents n’a envisagé, à aucun moment,  d’abandonner le pouvoir pour raison de santé, mais en plus ils ont obstinément cachés leurs maladies. Tous se croyaient sans doute irremplaçables. L’hubris est à l’œuvre.

L’homme politique est une bête à part et ces questions d’individus accrochés au pouvoir reviennent sans cesse et les réponses varient selon les individus, les humeurs, et j’en passe. Pourtant, un concept tiré de la mythologie grecque, l’hubris, explique parfaitement cet état de fait et sa terminaison pathologique : le syndrome d’hubris ou maladie du pouvoir.

La mythologie grecque a ceci de passionnant: elle explique l’histoire des hommes avec des histoires à dormir debout. Et beaucoup d’explications sont valables jusqu’à nos jours, jusque chez nous. Elle est peuplée de dieux et de déesses, de demi-dieux et de monstres.

La mythologie raconte une histoire pour chaque comportement humain, pour chaque caractère, pour chaque passion ou folie humaine.

Dans la mythologie grecque, Hybris est une Allégorie, c’est-à-dire une divinité associée à une notion qu’elle personnifie. Cette notion est communément appelée l’hybris, ou l’hubris.

Qu’ est-ce que cette notion et que représente-t-elle ? Dans la civilisation grecque, l’hubris représente la faute fondamentale, celle par laquelle l’homme qui en est coupable perd toute mesure et se perd lui-même. C’est le péché des péchés, le péché de la démesure.

La démesure, c’est le fait de prendre ou de vouloir prendre plus que le destin nous a assigné, en mécontentant les hommes … et les dieux, pour rester dans le cadre grec.  C’est le fait de persister dans cette démesure, en outrageant. Car agir ou s’imposer au-delà de toute mesure est un outrage fait aux hommes, et aux institutions dans le cas de l’hubris politique. Et c’est dans le domaine politique que l’hubris est le plus courant, le plus tentant. Il est vrai que les hommes politiques sont d’emblée dans la démesure puisque leur ambition première est de faire notre bonheur (excusez du peu), et cela même malgré nous. Chez nous, c’est toujours malgré nous.

La notion de mesure en toutes choses n’est pas propre à la civilisation grecque. Toutes les cultures, toutes les religions prêchent la mesure et condamnent l’arrogance, la folie des grandeurs et l’égocentrisme. Chacun doit être conscient de sa place dans l’univers, dans la société, et s’y maintenir avec humilité. Cette humilité n’empêche pas la saine ambition. Mais il ne faut pas s’engager au-delà de ses capacités intellectuelles, au-delà de ses forces physiques, dans une sorte de défi insensé, dont l’issue est toujours périlleuse tant pour soi même que pour les autres quand il s’agit de la chose publique, la res publica.

Hubris et vieillesse marchent souvent ensemble. Quand on s’accroche au pouvoir, c’est pour longtemps. Et ceux qui s’y s’accrochent ne voient pas le temps passer, ainsi que leur entourage. Les hommes vieillissent, ils sont plus exposés aux maladies liées à l’âge. Mais la pire affection est la maladie du pouvoir.

Mais comme toujours, l’hubris algérien est le plus fort de tous : nous poussons l’art jusqu’à ses extrémités dans tout ce que nous faisons. Nos présidents s’accrochent au pouvoir : comme partout ailleurs. Notre président s’accroche au pouvoir,  mais ne parle ni ne marche : là nous sommes les plus forts .

L’histoire de l’empereur byzantin Justinien et de sa femme Théodora, une prostituée devenue impératrice  et entrée dans l’histoire pour avoir prononcé une phrase qui est restée dans les annales. Encerclée dans son château avec son mari, elle lui donna le courage de résister en lui déclarant : “L’empire est un beau linceul”.

L’Algérie n’a jamais fait et ne fera jamais un beau linceul à qui que se soit, si ce n’est à ceux qui ont donné leur vie pour elle. Et il y en a qui s’obstine dans l’hubris pour faire de l’Algérie leur linceul, après avoir sacrifié l’Algérie pour leurs intérêts égoïstes.

Mais c’est dans les moments de grande déliquescence que les pouvoirs corrompus et délégitimés dans tous les domaines font preuve de grande imagination et d’innovation pour s’accrocher encore un peu plus au pouvoir. Alors que c’est toujours l’absence d’imagination et d’innovation qui caractérise le plus leur échec.