MAROC
10/07/2018 11h:10 CET | Actualisé 11/07/2018 17h:50 CET

Hossam Abouzahr, le linguiste qui veut relier tous les dialectes arabes dans un dictionnaire en ligne

Prochaine étape, un dictionnaire marocain.

Hossam Abouzahr

LANGUES - Développer une plateforme où tous les dialectes arabes du monde seraient réunis, tel est le pari fou que Hossam Abouzahr s’est lancé, alors qu’il n’était qu’un jeune étudiant. Un projet qui peut paraître inaccessible, mais que l’Américain d’origine libanaise a déjà pu réaliser en parti, puisqu’il a déjà développé un dictionnaire d’arabe classique, d’égyptien et de levantin, et s’attaque déjà à un troisième dialecte: la darija, soit l’arabe parlé au Maroc.

Bien qu’il ait grandit aux États-Unis, il n’en a pas moins oublié son pays de naissance. Rédacteur et traducteur à Washington D.C dans le domaine du développement et des droits de l’homme, Hossam Abouzahr a développé “Lughatuna”, une plateforme de traduction de la fus’ha, soit l’arabe classique, ou l’arabe standard moderne (MSA), vers les dialectes de différents pays.

“En grandissant, j’ai appris le libanais à la maison mais je n’avais jamais vraiment appris la fus’ha”, raconte le linguiste au HuffPost Maroc. “C’est le cas pour de nombreux ressortissants de pays de la région MENA qui parlent leurs dialectes mais ne connaissent pas l’arabe standard et donc ne sauraient pas lire l’arabe classique, ni la parler”, regrette-t-il.  

Sa passion pour la langue arabe s’est développée au fil des années, mais ce n’est qu’après avoir rencontré Dr. Waheed Samu, un professeur de langue arabe à l’Université de Michigan où Abouzahr poursuivait des études en politique sur la région du Moyen Orient et Afrique du Nord (MENA), que l’étudiant commence son exploration linguistique.

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“Il nous disait toujours de voir l’arabe classique comme un soleil autour duquel orbitent, telles des planètes, les différents dialectes”, se rappelle Hossam Abouzahr.

Ses recherches, qu’il a démarrées en 2009, l’ont amené à établir une liste “basique et très simple” de plus de 9.000 mots traduits de l’arabe classique au libanais, et vice-versa. “Je me suis rendu compte du potentiel de cette liste et je voulais l’élargir à d’autres dialectes”, raconte Abouzahr.

Se basant sur les systèmes de catégorisation utilisés dans les dictionnaires d’arabe classique, comme “al wazn” (le calibre) ou “al jadr” (la racine), Abouzahr a réussi a développé son propre système qui serait plus adapté aux différents dialectes.

“Les mots changent d’un dialecte à l’autre, des fois on ajoute des voyelles ou a-shakl, d’autres fois on réduit ou on supprime complètement la voyelle (...). Il y a également plusieurs mots étrangers qui se rajoutent à la langue, venus du français, de l’anglais...”, explique Abouzahr.

Pour mener à bien son projet (et par manque de fonds), le traducteur a dû apprendre de nouveaux languages notamment le PHP et MySGL ou encore Python, pour pouvoir construire son propre site. 

“Je devais apprendre quelques notions de programmation et de web-design, mais au bout d’un certain temps, j’avais besoin d’aide pour aller plus vite et ajouter d’autres dictionnaires à la plateforme”, admet l’apprenti programmeur qui a finalement fait appel à deux étudiants pour développer son site mais aussi pour lancer “Lughatuna”, une application qui reste aujourd’hui la source de revenu principale pour le projet.

Un travail de patience

Jusqu’à présent, Hossam Abouzahr a réussi à compléter trois dictionnaires différents d’arabe classique, de levantin (syrien, libanais...) et d’égyptien, en plus d’un dictionnaire qui permet de traduire les mots de l’anglais vers l’arabe classique ou dialectal.

La plateforme compte aujourd’hui près de 40.000 mots en fus’ha (arabe classique), 25.000 mots en égyptien, et un peu plus de 20.000 en levantin. 

Avec ce total de 85.000 mots inscrits dans la base de données, accompagnés d’exemples d’utilisation, difficile de croire que la plateforme a été développée par une seule personne.

“Même si le dictionnaire d’arabe classique contient le plus de mots, il m’a pris le moins de temps à construire et j’ai pu le finir en moins de 2 ans”, raconte Hossam Abouzahr au HuffPost Maroc. “L’égyptien m’a pris à peu près 3 ans, alors que le dictionnaire levantin m’a demandé 5 ans pour le développer”, précise le linguiste.

“La disparition de ces dialectes est liée à la disparition des personnes qui les utilisent, qui sont en train de périr dans les guerres Hossam Abouzahr

Un travail exigeant de la patience que le Libanais a pu accomplir en lisant plusieurs romans en arabe classique, en se référant aux manuels scolaires d’arabe et aux dictionnaires des différents dialectes, mais aussi en regardant les films égyptiens, libanais ou encore syriens, en notant les exemples et les mots nouveaux qu’il découvrait au fur et à mesure.

“J’ai également vécu un an en Égypte où j’ai pu parler directement aux personnes et leur poser des questions sur leur langue”, ajoute Abouzahr.

Malgré toutes ces recherches, le fondateur de “Lughatuna” admet que son site ne sera jamais complet. “Il y aura toujours un manque parce que la langue est en constante évolution”, explique-t-il. 

“Quand les Libanais qui vivent au Liban visitent leurs proches à l’étranger, ils sont souvent surpris par leur façon de parler. Quand mon père, par exemple, rend visite à la famille au Liban, ses frères le charrient toujours sur sa façon de parler ‘comme les vieux’, comme si son arabe était resté figé dans le temps”, plaisante Hossam Abouzahr, ajoutant que les Arabes qui vivent dans d’autres pays, comme lui, contribuent également aux changements apportés aux dialectes.

Plus de livres, moins de guerres

Hossam Abouzahr espère que sa plateforme permettra de faire revivre les dialectes des pays de la région MENA, mais aussi d’assurer la longévité de l’arabe classique.

“Si ces ressortissants apprennent la fus’ha, ils peuvent contribuer à la production de livres en arabe”, espère-t-il, jugeant que la production littéraire en arabe reste encore “très faible”. “Chaque année, il y a entre 15.000 et 18000 livres en arabe publiés dans la région MENA, cela équivaut à la production d’une seule maison d’édition aux États-Unis”, indique le traducteur. 

Reuters Staff / Reuters
Un homme feuillette des livres exposés dans des boîtes utilisées pour garder les munitions pendant la guerre à Misrata en Libye en mars 2018.

De plus, les dialectes arabes sont également en danger, selon le traducteur. Si la disparition des langues est un phénomène qui a toujours existé, celle des  dialectes arabes est un cas particulier, avance Hossam Abouzahr.

“La disparition de ces dialectes est liée à la disparition des personnes qui les utilisent, qui sont en train de périr dans les guerres et les conflits en Irak ou en Syrie, qui étaient parmi les pays qui non seulement publiaient le plus grand nombre de livres en arabe mais abritaient aussi les plus grandes académies et universités de la région MENA”, regrette le traducteur.

Aujourd’hui, la prochaine étape pour le traducteur est le dialecte marocain, avant de passer aux dictionnaires de khaliji et d’iraqui. “J’ai déjà rassemblé plein de films marocains pour mes recherches”, dit celui qui espère se rendre bientôt au Maroc.