TUNISIE
22/11/2018 21h:41 CET

[Hkeyetna] Yosra: Plusieurs avortements et un couple fragile

“Comment faire venir au monde un enfant dans de telles conditions”

stock_colors via Getty Images

Parce que la violence sous toutes ses formes est souvent pernicieuse, parce que faire des choix n’est pas aussi simple, parce que l’Humain porte en lui plusieurs contradictions, parce que personne n’est exempt d’erreurs, le HuffPost Tunisie a décidé de vous raconter des bouts de vie, des histoires de Tunisiens et de Tunisiennes lambda, ceux qu’on croise dans la rue, qu’on côtoie au travail, etc, mais dont on sait très peu sur leurs tourments dans cette nouvelle rubrique: Hkeyetna. Voici l’histoire de Yosra.

À 33 ans, Yosra (Pseudonyme) a avorté plusieurs fois. Elle veut plus compter ses avortements: “Pas plus de cinq ou six quand même”, lance-t-elle. Lors des trois derniers, c’était avec le même partenaire: “Je ne peux pas prendre de contraceptifs pour des raisons médicales et autres. Les hommes n’aiment pas mettre de préservatif et je suis fertile, très fertile, pas vraiment une bénédiction quand on ne compte pas ‘le’ garder”.

Quelques hésitations à nommer ce “le” puis un sourire. Un sourire nerveux et gêné: “Je n’aime pas le mot fœtus, je trouve que ce mot chosifie ce qui aurait pu être mon enfant, une très belle personne peut-être”, lance-t-elle. 

Elle n’est pas à l’aise non plus pour parler de bébé. “Si comme s’il s’agissait d’une personne, alors que n’était pas encore le cas”. Puis un silence, un regard songeur, d’autres discussions sur les hommes et leurs défauts, puis elle reprend: “À chaque fois, mon avortement était une délivrance, même si j’avais toujours envie de le garder. C’est paradoxal mais c’est ainsi”.

Yosra n’est pas mariée mais elle est liée à un homme, presque le même âge qu’elle, presque aussi la même galère pour trouver un travail qui permet de joindre les deux bouts. 

“Comment faire venir au monde un enfant dans de telles conditions”, dit-elle.

Ces conditions ne sont pas que matérielles. Malgré tant d’années passées ensemble, Yosra n’est pas sûre des sentiments de son partenaire: “Ce n’est pas toujours tout rose. Disons que ça redevient toujours tout rose après une longue dispute...puis rebelote”, explique-t-elle. 

Les sujets des disputes sont toujours les mêmes: une jalousie excessive, le manque de confiance, ressasser le passé. “L’homme tunisien, même quand il se décrit comme ouvert d’esprit, a toujours du mal avec une femme qui a eu d’autres histoires, d’autres amoureux avant lui. Les suspicions d’infidélité planent toujours. Implicitement, il croit qu’une femme libérée est une femme facile, frivole”, déplore-t-elle.

Encore une fois, il s’agit beaucoup des hommes avant de revenir au vif du sujet. Et pour cause: “l’expérience de l’avortement est une expérience assez solitaire”, explique-t-elle, non sans une certaine rancune envers son partenaire. 

“Tu le vis dans ton corps, dans ta chair. Ton homme peut avoir la gentillesse d’être là ou pas. Vous partagez les frais d’une IVG ou pas. C’est toi aussi qui affronte les regards et parfois les paroles foudroyantes de certains membres du personnel médical”, raconte-t-elle. 

15 minutes suffisent pour un avortement par aspiration réussi: “Avant, des peurs, des soucis pour trouver de l’argent. Après un soulagement et une mélancolie inexplicable”, se souvient-elle.

Yosra est incapable de prédire l’avenir de son couple. Elle dit ne pas être sûre de vouloir un enfant. Aussitôt, elle s’émeut en contemplant un enfant assis à côté: “Un garçon aussi mignon, ça donne envie d’en avoir un”, lance-t-elle, attendrie. 

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