MAROC
18/02/2019 14h:47 CET | Actualisé 18/02/2019 14h:51 CET

Haroun: "Au Maroc, je ne me suis pas mis de limites dans les sujets abordés" (INTERVIEW)

"Lorsque j’ai parlé du roi dans le sketch final, beaucoup de Marocains m’ont dit: 'ah on ne pensait pas, mais en fait ça passe'".

Haroun/Facebook

HUMOUR - Son humour à la fois corrosif et pince-sans-rire a déjà conquis des milliers de fans. Sur YouTube, certains de ses sketchs comme “Le monde arabe” ont été vus plus d’un million de fois et ses détournements d’interviews de personnalités politiques ont créé le buzz. L’humoriste français Haroun, étoile montante du stand-up dans l’Hexagone, se produisait pour la première fois au Maroc la semaine dernière, avec trois dates à Rabat et Casablanca. Le HuffPost Maroc l’a rencontré vendredi 15 février, quelques heures avant son dernier show au Megarama de Casablanca. Interview.

HuffPost Maroc: C’est la première fois que vous vous produisez au Maroc. Après deux représentations à Rabat et Casablanca, comment vous sentez-vous?

Haroun: Très bien. J’ai retouché quelques parties de mon spectacle, notamment lorsque je parle de politique française. Même si les Marocains connaissent très bien ce qui se passe en France, il faut parfois un temps pour recoller les morceaux quand on parle de la culture d’un autre pays. J’ai donc changé quelques mots pour que ça aille vite et qu’il n’y ait pas de temps de réflexion dans le public, ou des spectateurs qui se parlent pour se dire: “attend, c’est qui celui ou celle dont il parle?” Sinon, je suis très content, je suis bien reçu, j’ai fait ce que je voulais faire.

On a dû vous dire qu’il y avait une petite “rivalité” entre Rabat et Casablanca... Très honnêtement, comment avez-vous trouvé les deux publics?

Oui on m’en a parlé, mais je n’ai pas trop joué dessus. C’était deux salles différentes. Au théâtre Mohammed V à Rabat, le public était plus varié. Au Studio des Arts Vivants à Casablanca, c’était un public très averti, il y avait pas mal d’expatriés. C’était un peu plus “sage”, la salle était plus petite aussi. À Rabat, les gens étaient très chauds.

Une partie du spectacle que vous avez joué ici parle de votre découverte du Maroc, notamment de votre passage dans la médina de Fès. Qu’est-ce qui vous a le plus inspiré ici?

Les villes ressemblent aux villes européennes avec un esprit marocain. C’est inspirant pour moi de jouer là-dessus, parce qu’il y a une perception différente de certaines choses communes aux deux cultures. On n’est pas totalement dépaysés, on retrouve certains codes, mais avec une touche marocaine. Je me suis servi de ces différents codes culturels pour mon sketch sur les autoroutes marocaines, par exemple.

Comment avez-vous déniché en quelques jours toutes ces infos sur la culture marocaine et sur les Marocains?

C’est une habitude que j’ai prise dans chaque ville ou pays où je vais jouer: je regarde ce qui se passe, je regarde l’actu. Je suis dans une observation perpétuelle, toujours en train de penser à mon travail pour trouver des idées pour mes sketchs. À Fès, j’ai posé plein de questions aux gens qui m’ont fait découvrir la ville. C’est un travail d’observation continue.

Quand est-ce qu’est venue cette passion pour l’humour?

Elle est venue très tôt, dès l’adolescence. J’ai développé cette compétence à observer ce qui se passe autour de moi et à en rire. Je le faisais un peu naturellement mais après, c’est devenu beaucoup plus professionnel parce que là, j’ai un but à atteindre: écrire des sketchs. À force d’aimer faire ça, aimer observer, ça devient naturel de le faire et on ne s’en aperçoit même plus. Comme un peintre qui doit voir les couleurs différemment de la personne qui ne peint pas du tout.

J'estime ne pas avoir une vie si différente de celle des autres. Si je peux être tranquille chez moi à lire des livres et boire du thé, ça me va très bien!Haroun

Parlons un peu de vous, car vous êtes plutôt discret sur votre vie privée. Finalement, c’est qui Haroun?

La raison pour laquelle je parle peu de moi, c’est parce que je suis une personne tout à fait normale. En général, j’aime beaucoup les choses simples. Je n’ai pas grand chose à raconter sur moi, parce que j’estime ne pas avoir une vie si différente de celle des autres. Si je peux être tranquille chez moi à lire des livres et boire du thé, ça me va très bien! Je n’ai pas une vie palpitante, je n’ai pas vécu 10.000 aventures. Donc si je dois définir qui je suis, je suis une personne lambda qui a des idées à montrer. Je préfère parler de ce qui se passe autour de nous que de ma vie, parce qu’il y a des gens qui ont des vies beaucoup plus palpitantes que la mienne.

Pourtant, quand vous êtes sur scène, vous êtes expansif, vous vous lâchez...

Oui parce que la scène, ça transcende, c’est complètement différent. Je pense vraiment qu’on peut techniquement jouer quelque chose d’intéressant sans avoir forcément vécu quelque chose d’intéressant. Il y a deux écoles: certains pensent qu’il faut faire forcément appel à ses souvenirs pour jouer. Moi je pense que c’est technique, c’est le fait de manier l’écriture et d’imaginer.

Vous acceptez les étiquettes que vous collent souvent les médias quand ils vous qualifient de “garçon sage”, de “jeune homme de bonne famille”, de “gendre idéal”?

Oui, parce que je joue un peu avec ces étiquettes, avec le fait de parler de manière correcte, de me tenir bien, de mettre toujours mes lunettes, etc. Je sais très bien ce que je dégage et c’est important de prendre conscience de ça, parce que si on rejette l’image qu’on renvoie, à un moment, on ne va plus se sentir à l’aise.

Vous avez choisi de mettre certains de vos sketchs complets en ligne. Que feriez-vous aujourd’hui sans Internet et les réseaux sociaux en tant qu’humoriste?

S’il n’y avait pas du tout les réseaux sociaux, ce serait un autre monde, je ne suis même pas sûr que je serai arrivé là. Il faudrait faire ce que tout le monde a fait avant: passer par les médias pour se faire connaître. J’ai voulu utiliser les réseaux sociaux à fond avec une manière un peu différente en mettant des spectacles complets en ligne, et c’est sûr que ça a aidé à me faire connaître rapidement.

Je n’ai personne à convaincre, à part le fait que ce que je dis est drôle.Haroun

Vous arrivez à faire rire des salles entières sur des sujets aussi graves que le conflit israélo-palestinien ou la famine au Darfour. Peut-on finalement rire de tout avec n’importe qui?

Je pense que oui, si l’on prend conscience que tout le monde a ses sensibilités et qu’il faut les respecter. De la même façon que les gens sensibles acceptent qu’il y ait des gens moins sensibles, les gens moins sensibles doivent accepter qu’il y ait des gens sensibles. Je comprends tout à fait qu’on puisse vexer quelqu’un avec une blague qui est mal faite ou qui est mal amenée, mais à partir du moment où on travaille bien la forme, on peut faire passer ce qu’on veut. Je ne suis pas pour rentrer dans les gens en leur disant qu’ils ont tort de se vexer, ce qui m’intéresse, c’est de réussir à convaincre les gens qui sont vexables.

À la fin de votre spectacle, vous demandez au public de ne pas diffuser sur Internet des séquences filmées de vos sketchs pour éviter que des phrases soient sorties de leur contexte. Que craignez-vous réellement?

Si on parle en privé et que quelqu’un répète une phrase qu’on a dite sortie de son contexte, on peut nous faire passer pour quelqu’un qu’on n’a pas du tout envie d’être. Là, le spectacle est une oeuvre complète. Si on la coupe, on la dénature. Saisir une blague sans en saisir l’introduction et comment l’humoriste en est arrivé là, ça peut être à la fois pas drôle et agressif. C’est important de prendre tout le contexte, comme pour un film. Si on n’en prend qu’une partie, on peut se dire que ce film est nul. C’est la même chose pour mes spectacles.

Vos sketchs font rire, mais poussent aussi beaucoup à la réflexion et suscitent le débat, sur des sujets comme le racisme ou la religion. C’est quoi la différence entre faire de l’humour et faire de la politique?

Quand on fait de l’humour, on cherche à avoir un recul sur les choses sans chercher à les changer. Avec mes sketchs, je ne cherche pas à changer les choses, je cherche à ce que les gens se posent des questions comme moi je peux m’en poser. Faire de la politique, c’est avoir des intérêts dans les sujets qu’on traite, et essayer de les influencer dans son sens. Moi je n’essaie pas de les influencer dans mon sens, je n’ai personne à convaincre, à part le fait que ce que je dis est drôle. La différence, c’est peut-être que le politique essaie de convaincre les gens pour qu’on l’aime, et l’humoriste essaie de se faire aimer parce qu’il fait rire. C’est notre mission première, contrairement au politique qui essaie de changer les choses - et qui fait parfois rire malgré lui. Le but premier d’un humoriste, ce n’est pas de passer des messages mais c’est avant tout que les gens passent un bon moment. Il ne faut pas l’oublier parce que sinon on tombe dans la politique.

Je me mets simplement des limites de forme parce qu’il faut faire attention à ne pas devenir donneur de leçons.Haroun

Allez-vous revenir bientôt au Maroc?

J’espère! C’est inspirant d’écrire sur les lieux où l’on va, et de manière générale c’est intéressant d’aller dans un autre pays pour jouer son spectacle. Les choses sont perçues différemment, il y a d’autres enjeux. Par exemple, lorsque j’ai parlé du roi dans le sketch final, beaucoup de Marocains m’ont dit: “ah on ne pensait pas, mais en fait ça passe” (l’humoriste s’est notamment amusé de la diversité des photos du roi que l’on trouve dans diverses institutions, photographié de manière officielle, mais aussi en vacances, à la chasse, etc. ndlr). Je sais qu’il y a une crainte ici, mais moi je ne l’ai pas, donc je me suis permis de faire un sketch dessus, parce que je ne suis pas non plus très critique. De toute façon, je ne peux pas me le permettre parce que je ne suis pas du pays, je ne comprends pas les enjeux.

Vous ne vous êtes donc pas mis de limites sur les sujets que vous alliez aborder au Maroc?

Non, je ne me mets pas de limites de sujets, je me mets simplement des limites de forme parce qu’il faut faire attention à ne pas devenir donneur de leçons. Il faut venir avec de l’humilité, parce que je ne maîtrise pas tout ce qui se passe ici, je ne connais pas toute l’histoire du Maroc. C’est facile de venir et d’essayer d’interpréter de l’extérieur en disant: ”ça c’est bien, ça c’est pas bien”, mais quand on y vit, on se rend compte que ce n’est pas si facile que ça. Je ne veux pas imposer une pensée qui en plus est biaisée parce que je ne connais pas tous les tenants et aboutissants.