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26/04/2019 13h:04 CET | Actualisé 26/04/2019 13h:04 CET

Halal, pourquoi maintenant?

En Tunisie, où la question ne devrait pas se poser, les industriels de l’agro-alimentaire se sont engouffrés dans ce nouveau créneau.

 

Le marché halal n’est pas issu d’une tradition religieuse ancestrale, mais de la rencontre entre deux idéologies, le néolibéralisme et le fondamentalisme” ; c’est ce qu’observe l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler dans Le Marché halal ou l’invention d’une tradition. (Édition Seuil 2017).

Depuis les années 80-90 nous avons assisté à l’émergence de cette certification, en Europe au départ et ces dernières années dans des pays musulmans. Les tunisiens suivent le mouvement et on voit fleurir cette certification sur certains produits allant de l’alimentaire, en passant par le vestimentaire et jusqu’à dans l’hôtellerie.

A l’origine, seule la viande était concerné par le halal. Autant, en Europe le préciser par un affichage distinctif a un sens étant donné que les musulmans y sont minoritaires, autant le spécifier dans un pays musulman parait plus que saugrenu étant donné que le consommateur n’a pas vraiment le choix puisqu’il n’y a que du halal. De même l’usage de tout dérivé porcin est exclu en raison de l’interdiction de consommer du porc et jusque-là et en toute logique personne n’a eu l’idée d’apporter une précision à ce propos. “Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les exégètes musulmans, issus des différentes écoles juridiques (hanafite, malékite, shâfi‘ite, hanbalite) discutent librement sur des aspects symboliques et techniques de l’abattage rituel. Ces savants cherchent bien sûr une vérité religieuse, mais, à l’exception de quelques mouvements minoritaires, ils ne souhaitent pas figer une norme halal, établir un modèle unique. L’idée même de norme halal ne prend sens que pour un courant de pensée qui prétend qu’il n’existe qu’une orthodoxie, qu’une seule voie droite et licite pour sauver son âme. C’est l’une des caractéristiques du fondamentalisme religieux. Le marché halal s’abreuve de cette idéologie-là, la nourrit et la propage.”[i] à l’image du marché kasher pour les juifs. 

En Tunisie, où la question ne devrait pas se poser, les industriels de l’agro-alimentaire se sont engouffrés dans ce nouveau créneau. Qu’ils aient besoin de proposer leur produit à l’international où la certification peut être nécessaire est compréhensible et dans ce cas les produits destinés à ces marchés peuvent être étiquetés halal, mais lorsque l’affichage concerne les produits vendus sur le marché local on ne peut que se poser des questions quant à cet argument de vente et à ce parti-pris.

Ces industriels ne sont pas seulement acteurs économiques, ils sont aussi des influenceurs, des acteurs sociaux participants via leur produits et marketing à ancrer des habitudes, à orienter les consommateurs, etc. Ils ont donc une responsabilité. On se souvient que lorsque certaines enseignes ont produit des affiches sexistes, il y a eu une réaction de l’opinion et certaines ont supprimé la campagne incriminée et même présenté des excuses.

Pour revenir à la certification halal de certains produits alimentaires ; opter pour son affichage revient à envoyer un message aux consommateurs de type : achetez ce produit “halal” car les autres seraient donc Haram ou en consommant ces produits labellisés vous êtes un bon musulman, ce produit vous est destiné et pas les autres ou encore, je respecte tes croyances et je tiens compte de tes interdits alimentaires et pas les autres et pourquoi pas : avant je trichais et je ne triche plus mais  les autres continuent de tricher puisqu’ils n’affichent pas de certification.   

A priori, le tunisien lambda ne se pose pas la question du halal et du haram lorsqu’il fait ses courses, et il n’a pas à se la poser. Tout est censé être halal. D’ailleurs les rares magasins qui vendent du porc ou de l’alcool (produits non autorisés pour les musulmans pratiquants), mettent ces produits dans des rayons à part et ne les mélangent pas avec les autres aliments, indiquant ainsi que c’est un produit à part et donc pas pour tous.

Toute communication autour du halal en Tunisie, prend sens dans un contexte. Un industriel qui dépense des millions de dinars en marketing, réfléchit sa démarche et prend des décisions qui impactent sont images. Communiquer pour annoncer que le fromage est sans gélatine interpelle et semble surréaliste surtout que lorsqu’on consomme des produits transformés on ne pense pas spontanément à ces composants peu ragoutant et encore moins lorsqu’il s’agit de fromage. De plus nous consommons depuis plusieurs décennies un grand nombre de produits transformés qui utilisent des gélatines, pourquoi donc cette communication maintenant ?    

Opter pour l’affichage Halal, c’est privilégier un message “le Halal est la norme, l’identifiant”. La marque qui l’affiche fait appel à des professionnels, passe du temps à élaborer sa stratégie de vente, soigne son emballage et étiquetage. Elle ne le fait pas sans avoir réfléchi ses arguments, son message, elle fait un choix parmi plusieurs autres arguments de vente possibles : la traçabilité, le naturel, l’authentique, l’apport en calcium, le bien-être, la santé…

Si elle opte pour le Halal ce n’est donc pas le fait du hasard mais d’une démarche réfléchie pour s’inscrire dans un marché à développer. Afficher le label “halal” là où les gens ne se posent pas de question, c’est surfer sur une vague, c’est s’inscrire dans un référentiel, c’est vouloir introduire un changement d’habitudes du consommateur, c’est introduire de nouveaux réflexes.

Plus encore, autour de ce concept, se sont greffés toutes sortes de produits, d’activités, … qui n’ont plus rien à voir avec l’abattage de la viande. Du champagne halal, des épices Halal, des vêtements halals et même des hôtels Halal.  Des hôtels qui ne servent pas d’alcool ont toujours existé en Tunisie mais il ne serait jamais venu à l’esprit de leurs propriétaires à l’époque de les baptiser “Halal”. 

L’extension du domaine du halal et son développement sont voulus par des acteurs économiques et politiques qui ont récupéré ce précepte religieux et l’ont instrumentalisé pour en faire un business mais pas seulement. Plusieurs marques sont en train de faire ce choix, Kamy fait par exemple ce choix pour du thé et des épices, produits censés ne pas contenir de gélifiant ou autre élément nécessitant cette précision. En quoi son cumin ou son thé serait halal et pourquoi cette certification apparait-elle sur un produit sur lequel aucun interdit alimentaire ne pèse. Rien de particulièrement halal pourtant dans la préparation.

 

On observe donc depuis quelques années un élargissement sémantique de ce terme “halal” que l’on accole à d’autres produits et services : produits cosmétiques, produits bancaires (crédits halal….), vêtements, hôtel, une extension du sens qui se traduit par une substantivation du halal puisqu’on parle de “vivre dans le halal”. Du coup, le substantif renvoie à un “espace normatif” autonome. Le moralement acceptable devenant “halal”. Un filon économique, un instrument de prosélytisme, et surtout un marché de dupes. Mais les industriels qui s’engouffrent dans ce filon devraient répondre à cette question : Cela profite à qui?  

Pour ma part, je continuerais à appeler les gens à boycotter les marques qui font le choix de participer à cette entreprise de prosélytisme. Je suis soucieuse de qualité et traçabilité et ne suis guère en quête d’absolution.

[i]http://www.lemondedesreligions.fr/une/le-marche-halal-est-une-invention-de-la-mondialisation-06-01-2017-6067_115.php

 

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