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19/01/2019 14h:41 CET | Actualisé 19/01/2019 14h:41 CET

‘Haim et moi’ de Habib Sayah : hommage à l’expérience juive algérienne

MIM - Masciliana

 ‘Haim et moi’, l’histoire d’une amitié qui défie les politiques identitaires des années 1950 et qui rend hommage à l’expérience juive algérienne, est l’un des 16 romans retenus pour le Prix international de la fiction arabe (IPAF) 2019. La shortlist de ce prix sera annoncée le 5 février 2019.

Cet ouvrage est le dixième roman de l’écrivain algérien Habib Sayah, édité chez MIM en Algérie et Masciliana en Tunisie. De flashbacks en échanges épistolaires et dialogues vifs, deux jeunes algériens, un de confession musulmane et l’autre juive, racontent leur odyssée contre le racisme de 1944 à 1965.

‘Haim et moi’, raconté à la première personne par Arslan Hanifi, s’ouvre sur Arslan et son épouse Zoulikha lorsqu’ils mettent fin à leurs vacances et rentrent chez eux à Wahran où Arslan enseigne. Le dernier geste de ces vacances, fermer la maison de sa grand-mère, projette Arslan dans le passé. À partir de ce moment-là et chaque nuit, le narrateur rentrera dans un état presque semi-inconscient où seule la présence de Zoulikha le fait resurgir. Ce qui plonge Arslan dans ses souvenirs est un besoin calme mais viscéral de raconter ce qui est arrivé à Haim Benmimoun, son ami de toujours. Pendant que le fil qui lie Arslan et Haim, proches comme des jumeaux, est déroulé et que le rôle de Zoulikha émerge, le roman se transforme en devoir de mémoire.

Arslan Hanifi et Haim Benmimoun sont deux enfants issus de la ville de Saïda. Tous deux sont nés de parents fortunés, on devine vers la fin des années 1930 où, sous la colonisation, leurs familles sont identifiées comme ‘autochtones’, l’une musulmane, l’autre juive. La position de leurs parents leur a permis d’entrer à l’école et durant leurs années de primaire leur amitié se renforce. Les deux enfants se rendent compte, sans encore comprendre pourquoi, qu’obtenir des notes élevées les protège du racisme.

Une fois en route pour le pensionnat de Mascara, les deux garçons sont déterminés à exceller. Ils ont aussi soif de découvrir le monde en dehors de Saida, mais dans ce roman historique réaliste, ce qui les attend c’est l’odyssée traversée par tous ceux qui ont vécu la guerre d’indépendance, dans la réalité ou dans les romans.

Même si Arslan et Haim traversent les périodes les plus périlleuses de l’histoire algérienne, de 1954 à 1962 en particulier, Haim et moi n’est pas un roman de guerre classique. Chroniquer la guerre, actes héroïques ou mésaventures, est secondaire aux conversations qu’Arslan fait resurgir de sa mémoire entre les femmes et les hommes qui ont toujours su que leur identité va au-delà des visions du monde qui divisent tout en ‘musulman, juif ou chrétien’.

En faisant la catégorie ‘indigène contre civilisé’ et le système de citoyenneté de la colonisation se confronter à l’algérianité de ses personnages, Sayah interroge les définitions d’appartenance créées par les états-nations et expose les enjeux des politiques identitaires d’après-guerre. Le résultat est la brillance de la mixité et du dynamisme de la culture algérienne.

Situé à Saida, Mascara, Wahran avec un bref séjour à Alger, ce roman est profondément attaché à l’ouest algérien - Habib Sayah a lui-même vécu et enseigné à Saïda et Wahran. Un des repères culturels de ce roman est aussi la nourriture. Les sardines arrosées de citron juste cueilli, le couscous fraîchement roulé, l’agneau tendre, les marga parfumés, les dattes, les friandises, et les nombreux cafés qu’Arslan et Haim partagent sur les terrasses de Saida, d’Alger et de Wahran, en font un livre à remarquer pour tous ceux qui apprécient et suivent ces éléments dans la fiction.

Dans le corpus littéraire algérien, ‘Haim et moi’ s’inscrit dans les romans qui ont le devoir de mémoire à fleur de pages. En racontant l’histoire de Haim, Arslan rend hommage à l’identité juive algérienne avant, durant la révolution et après l’indépendance. Mais si Haim, jeune juif algérien, fait partie intégrale du roman, ‘Haim et moi’ reste l’histoire d’Arslan. Arslan contrôle ses flashbacks.

C’est sa mémoire qui guide les témoignages qui ont marqué son vécu et c’est lui qui choisit quand faire parler Haim sous forme épistolaire. Dans la fiction, les personnages de confession juive attendent encore le rôle principal.

‘Haim et moi’ constitue d’autre part un ajout bienvenu au roman non-centré sur Alger. Recentrer la géographie du roman loin de la capitale est un trait caractéristique du roman algérien écrit en arabe, en contraste net avec ceux écrits en français qui sont enclavés à Alger depuis plus d’une dizaine d’années.

En refermant ce roman, j’espère le voir sélectionné sur la shortlist de l’IPAF. Et je me demande aussi pourquoi la structure des romans situés dans la guerre d’indépendance reste inspirée par le récit purement chronologique et réaliste. Il est curieux que le cadre utilisé pour aborder les années 90 se soit révélé plus malléable et plus féminin.

Pour ma part, j’attends un roman de guerre algérien dans lequel des voyageurs temporels secourront Hassiba Ben Bouali et l’amèneront saine et sauve en 2019 pour une campagne présidentielle sans précédent.