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01/06/2018 03h:13 CET | Actualisé 01/06/2018 03h:16 CET

Hadja Khadra, souvenirs de la Nakba 1948: “Les cadavres jonchaient les rues”

 Le témoignage de Hadja Khadra a beaucoup ému par sa vérité et son authenticité. L’écrivaine Suzanne El Farrah a fait une transcription-traduction de ce document émouvant sur la Nakba.

 “...Nous ne voulions pas quitter notre pays. Nous n’avons jamais pensé à ça. Mais les juifs sont arrivés, ils nous ont chassés, malmenés, ils nous ont humiliés, ils nous ont tiré dessus. Nous voulions rester. Nous avions des vaches, des moutons, nous avions du blé, du mais, de l’orge. Nous étions bien.

Mais ils nous ont obligés à quitter nos biens, à laisser notre beurre, notre lait, nos troupeaux, nos pigeons, nos poules. Ils sont venus nous faire souffrir, nous chasser. Que dieu les maudisse.

Le jour où on a quitté, il faisait nuit, nous nous sommes cachés jusqu’au matin. Nous nous sommes dit que nous allions bientôt revenir dans quelques jours, juste quelques jours. Et quand certains d’entre nous se sont risqués à se montrer ; un homme, une femme et ensuite un autre homme, ils leur ont tirés dessus, ils les ont tués. Nous étions cachés pas loin de notre village, nous marchions, nous n’avions pas de voiture. Ceux qui avaient des ânes les ont pris. Tous, nous voulions rentrer et retrouver nos maisons, nos terres, mais les juifs nous ont empêchés, ils nous ont maltraités, humiliés.

Nous avions laissé notre petit lait sur la terrasse

Nous n’avions rien pris avec nous, ils nous ont guère laissé le temps.
Les cadavres jonchaient les rues. Les vies des gens étaient éparpillées ça et là, par terre. Ils nous ont méprisés. Nous avions laissé notre petit lait sur la terrasse, nous venions de faire fondre la semna (beurre arabe) dans les jarres.

Nous avions laissé laissé à l’intérieur de notre maison, le blé, les lentilles, les fèves. Ben oui, nous pensions vite revenir. Nous avions gardé nos clés sur nous.
J’en parle à mes enfants, de notre vie d’avant. Moi, je veux revenir dans mon pays ; la semna, la frika, le blé, l’orge, les lentilles, tout ce que j’aimais manger autrefois, j’en ai tellement envie aujourd’hui.


Je veux la revoir, toute ma terre, le bois, les pierres, je veux tout revoir. Tous les jours, je me dis aujourd’hui, aujourd’hui je retourne. Que Dieu les fasse perdre ces juifs. Ils les ont fait venir d’Amérique et d’ailleurs et les ont installés à notre place, sur nos terres, dans nos maisons ; ils nous ont chassés. Pourquoi ? Pourquoi ?, Dieu n’aime pas ça c’est un péché .

On nous a installé dans une tente mais il s’est mis à pleuvoir, à faire froid, à faire vent et la tente s’est écroulée. Nous sommes restés sous la pluie. Après nous nous sommes réfugiés auprès d’une famille. Le lendemain, on nous aidé à redresser la tente. J’étais enceinte et j’ai accouché d’un garçon. Mais il est mort à cause du froid et de la pluie. Les juifs ne nous laissaient pas passer. Je ne sais pas quel âge j’avais exactement, 15,16, ou 17 ans quand on est parti.

Qui peut oublier sa terre? Hein, qui?


Je me souviens de tout ; de notre terre, de notre maison, je me souviens de nos vaches, de nos moutons, du travail de la terre, de ce que disait ma mère. Nous vivions bien.

Nous n’avions jamais acheté de la farine. Nous avions notre blé, nos lentilles notre orge. Tout ce que nous produisions du travail de nos mains et de notre terre. Nous fabriquions notre pain de la Tabouna. Comme son odeur me manque.

Bien sûr que j’en parle à mes enfants et à mes petits enfants. Je leur raconte tout et leur demande de ne pas oublier. Mon désir est de retourner à mon pays. S’ils nous donnaient tous les pays du monde tout l’or du monde nous n’en voudrions pas. Et j’espère que tous ces nouveaux juifs qu’on nous a ramenés ici reviennent chez eux et que nous on retourne dans notre pays. J’ai toujours l’espoir de revoir mon pays, que Dieu me prête vie pour cela.

Si un jour je revenais là bas la première chose que j’irai voir c’est ma rue, ma maison, mes plantes. J’irai voir et revoir tout. Toutes les nuits j’en rêve. Qui peut oublier sa terre?  Hein, qui?

Un seul jour là bas plutôt que toute la vie ici.

C’est la nakba. C’est notre Nakba. Maudit soit Israël qui nous a chassé, dispersé, tiré dessus, qui nous a fait tout ce mal.

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