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01/11/2018 13h:26 CET | Actualisé 01/11/2018 13h:26 CET

Guerre de libération: Le bonbon sous la langue

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Alger...

Vous seriez naïfs, les enfants, de croire que la Révolution, ou la guerre de libération nationale, si vous préférez cette formule, a, dès le départ, mobilisé le peuple comme un seul homme contre les indus-occupants du pays.

Si cela avait été le cas, l’Algérie aurait été indépendante deux ou trois années-au maximum- après l’appel historique du 1er Novembre 1954. Nous aurions été libres en 1956 ou 1957.

Il me vient à l’esprit une anecdote dont j’avais ri à l’époque mais qui, maintenant, me semble résumer la difficulté de l’entreprise.

Mon cousin Amar pour qui je vouais presque un culte, en raison de sa douceur incroyable et de ses yeux gris-calme, m’avait demandé de lui prêter ma carabine à flèches, un jouet splendide pour l’époque, que mon père, pourtant austère, m’avait offerte, sans doute, pour me récompenser de quelque exploit scolaire.

Da Amar s’entraînait au tir devant la porte de la maison patriarcale, prenant pour cible un morceau de savon de Marseille subtilisé aux femmes. Il arrivait à mon grand père, de retour des champs, de surprendre une de ces séances auxquelles ma présence était censée donner le caractère anodin d’un jeu d’enfant.

Le vieil homme s’arrêtait un moment devant nous, hochait la tête avec condescendance et sans regarder du côté de son petit-fils dont il soupçonnait, depuis un moment, les activités suspectes, il énonçait à voix haute, tout en arrangeant son turban:

“Voyez-moi ça! Ils veulent chasser les Français! Mais comment donc? En les lapidant, sans doute, avec des morceaux de galette durcie?”

Il y eut donc fort à faire pour mettre le train sur les rails et encore davantage pour amener le maximum de monde à monter dans les wagons.
Ensuite il fallut tenir face à la répression, la dure répression. Dans les moments les plus difficiles nous dûmes même recourir à des légendes pour garder confiance.

Pour les enfants que nous étions les maquisards avaient des dons surnaturels. Ils pouvaient, par exemple, à l’approche d’un barrage de contrôle de l’armée, se transformer carrément en moutons dans le camion qui les transportait et passer ainsi à la barbe des soldats du contingent.

Ces mythes, auxquels beaucoup d’adultes ont dû croire, sans oser l’avouer, nous en avions besoin pour tenir la route. Nous les mettions sous la langue, comme des bonbons, avant de dormir.

Bien évidemment, toutes les légendes de ces temps héroïques ont disparu subitement dès la proclamation de l’indépendance. D’autres mythes, beaucoup moins merveilleux, les ont remplacés.

Il y est question, maintenant de combattants d’un nouveau genre, sans pitié pour la terre qui les nourrit.

Les jeunes disent d’eux que le soir venu, ils se métamorphosent en piranhas et mangent du pays. Les dents ensanglantées, ils rejoignent, après satiété, et sans être inquiétés par personne, les marécages infects dans les profondeurs desquels ils se reproduisent tranquillement.