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20/07/2018 11h:02 CET | Actualisé 20/07/2018 11h:02 CET

Guerouabi: 12 ans déjà!

Mohamed LOUNES via Getty Images

17 juillet 2006 - 17 juillet 2018 : il y a douze ans jour pour jour, il nous avait quitté. Il avait 68 ans, mais ― artistiquement parlant ― il était encore à la fleur de l’âge et au sommet de son art. Ses sept années d’exil parisien (1994-2001) l’avaient boosté et dopé. Illustration d’un artiste plus juvénile plus que jamais, un ‘’fenan’’ qui a respecté son public et son métier jusqu’au bout, le dernier concert public qu’il avait animé le 4 juillet 2005 au Théâtre de verdure ! C’était une “refda” parfaite ! C’était un an presque jour pour jour avant qu’il ne tire sa révérence.

Comme s’il voulait remercier son public, comme s’il voulait lui offrir un beau bouquet final, comme s’il voulait ‘’raccrocher’’ de fort belle manière, le Cheikh avait sacrifié à une ultime “refda” et elle était mielleuse. Un concert de très haute facture qui émargera, pour l’Histoire, comme l’un des meilleurs spectacles jamais signés par le Maître. Avant de quitter son chez lui en direction du Théâtre de verdure, il implorait le ‘’Reb El Îibad’’ le Créateur qu’il avait tant chanté de l’assister et de le créditer en force.

Souffrant depuis un moment déjà, il appréhendait le face-à-face avec son public. Au mieux, il espérait assurer l’essentiel. Une montée sur scène et une variété de ‘’refdat-partitions’’ plus tard, il prenait congé de la scène -et définitivement- le cœur apaisé. Le récital ayant été majestueux, “El Herraz” quittait le Théâtre de Verdure avec le sentiment de la ‘’mission accomplie’’ ! Une mission longue d’un bon demi-siècle de carrière. “Ce n’est pas moi qui ai chanté, j’étais soutenu et accompagné par les anges”, avait-il dit à son épouse sur le chemin du retour.

Le 12e anniversaire de sa disparition me donne à nouveau l’occasion de partager, ici, la présentation que j’ai faite des témoignages posthumes du Cheikh. C’était en mars 2009 et c’était à la veille de la sortie, chez Casbah Editions, d’un beau livre aux accents de mémoires posthumes.

Le cheikh revient cette semaine
(in Le Temps daté du 17 mars 2009)

Au grand bonheur de ses fans, le cheikh est de retour. Deux ans et demi après sa disparition, le maître du chaâbi réinvestit la scène artistique. Non pour les besoins d’un énième récital, mais pour des confessions posthumes. Un livre à la forme d’un “bayt slam”, un vers poétique en guise d’adieu. Couronnement d’une des ultimes volontés de l’artiste, “El-Hachemi Guerouabi. Le Jasmin, les Roses et le Néant” (*) restitue un parcours artistique singulier. Un livre qui, à la différence d’autres, s’écoute plus qu’il ne se lit !

Au soir de sa vie, il n’avait cessé de caresser un rêve, le “rêve fou” d’un retour aux sources. Une sorte de pèlerinage artistique sur les lieux mêmes de ses inspirations. Nostalgique comme jamais, El Hachemi Guerouabi tenait à franchir, mandole-guitare en main, une des cinq portes de la Casbah. Histoire de rééditer, sur les hauteurs de la Cité, une “qaada” nocturne digne d’un Cheikh.

“Je brule d’envie d’animer une sahra fi wast ed-dar”, disait-il à un groupe d’amis au sortir de son intervention chirurgicale au printemps 2005. Comme au bon vieux temps, le cheikh voulait renouer avec un patio de la Casbah, décor en l’absence duquel le châabi ne jouit pas de toute son authenticité. Le “mektoub” auquel il renvoyait souvent en a décidé autrement.

Le 17 juillet 2006, sa voix mielleuse s’est “tue” sans résonner à nouveau dans les airs de la vieille ville. Le Maître est parti sans avoir planté une énième fois le décor de son orchestre au cœur d’El-Bahdja. Cette frustration indépendante de sa volonté ne l’a pas empêché de partir avec le sentiment de la mission accomplie. L’artiste a légué au crédit de la mémoire nationale une belle page d’histoire. La chronique parlante d’un artiste qui a dédié une vie entière à la promotion du patrimoine musical algérien et à sa visibilité sous d’autres cieux.

L’histoire de l’artiste ne s’est pas éclipsée avec la disparition de l’homme. Au grand bonheur de ses fans et des adeptes du chaabi, elle se raconte pour la postérité sous forme d’un beau livre à paraître cette semaine chez Casbah Editions. “El-Hachemi Guerouabi. Le Jasmin, les Roses et le Néant” -son titre emprunte aux paroles du cheikh- couronne, à titre posthume, une des dernières volontés du Maître.

Conscient d’une santé déclinante, le Maître avait encouragé Chahira, son épouse, à transmettre son héritage artistique aux nouvelles générations. Pour entretenir ce précieux legs, rien de mieux dans l’esprit du cheikh que la narration du récit de sa vie. Une chronique en guise de postface posthume pour boucler un des plus beaux “diwan” du patrimoine musical algérien.

Dire les choses

Cette biographie n’aurait pas investi les rayons des librairies sans la volonté du cheikh. Et la recommandation du défunt n’aurait pas été exaucée sans le précieux concours de Chahira et de Catherine Rossi. Les deux femmes se sont rencontrées par un pur hasard à l’automne 2006 à Paris. Forte de treize ans de vie commune avec l’artiste, la première a conté. La plume de la seconde a donné forme à un livre qui, une fois n’est pas coutume, s’écoute plus qu’il ne se lit. Et pour cause !

Inspiré et d’une sensibilité extrême, El-Hachemi Guerouabi restera comme un artiste singulier, différent, à bien des égards, de ses pairs du châabi. “L’homme n’est rien sans l’artiste. Il a chanté ce qu’il a vécu et vécu ce qu’il a chanté, si bien que sa vie ne peut se résumer en un récit : elle s’écoute”, expliquent les deux auteurs.

D’entrée, la voix du Maître surgit d’outre-tombe pour rappeler le contexte qui a présidé à la rédaction d’un récit post-mortem. “J’ai commencé à écrire ma vie. Sur un cahier relié de cuir fauve, un agenda daté de 2001. Mais il était tard et je n’ai pas pu finir, Dieu ne le voulait pas ainsi. Le cahier est resté à Alger. Chahira l’a conservé”.

Désireux de voir son projet mémoriel mené à son terme, El-Hachemi a “laissé la parole” aux deux femmes. “Je ne la reprendrai, par quelques vers de mes qaçayad préférées, que lorsqu’il sera nécessaire de préciser, de dire ce qui ne le fut pas, de corriger ce qui fut mal interprété”.

Arrachée à la vie à l’âge de 68 ans, le cheikh se raconte avec la sensibilité de l’artiste qu’il a toujours été. Le récit de sa vie se structure comme un répertoire. Au fil des pages, il restitue des tranches de vie, en les replaçant dans leur contexte. Cette complicité entre l’homme et l’artiste n’a pas échappé à Catherine Rossi. Avec une chronologie très imagée, l’auteure a chapitré le livre à l’image d’un producteur articulant un album musical.

Le lecteur aura le plaisir d’en gouter sans modération. Qahwa wa latay rappelle les années du cheikh dans l’ambiance des cafés d’Alger : le Malakoff, El Tlemçani, Qahouet Laârich, El Kamal. Autant de jalons mémoriels et de lieux de ralliement de mélomanes et de maîtres. “El Hamdou lillah ma bqach s’tiâmar fi bladna” évoque les années de Guerouabi à l’aube de l’indépendance. “El barah kan fi omri ’achrine” renvoie à ses moments printaniers. “Choufou massar fi bladi” exprime la douleur de l’artiste à la vue de la décennie sanglante. “Balagh slami ila al-Djazaïr” dit les années d’exil.

L’artiste-chroniqueur

Artiste, le cheikh est aussi un observateur de son temps, un chroniqueur inspiré en permanence par le vécu de sa société. Son répertoire épouse une thématique autrement plus variée que celle du grand maître du chaâbi, El-Hadj M’hamded El Anka. Laissons le défunt nous le dire de vive voix d’outre-tombe. “J’ai aimé et fus aimé et j’ai chanté l’amour toute ma vie, avec la foi du désespoir (…) j’ai chanté la trahison que j’ai connue. J’ai chanté l’amitié et j’en témoignerai. J’ai chanté … et je rêvais de toujours chanter, de ne jamais désemparer dans cette mission qu’Il (le Créateur) m’a confiée. Je l’ai fait. Jusqu’à mes dernières limites, trouvant dans la musique le meilleur baume à la souffrance”.

Exposé au rayon des “nouveautés de l’édition algérienne” à l’occasion du Salon international de Paris, le livre résonne comme une sorte de mise au point salutaire à tout ce qui a été écrit et diffusé depuis le triste 18 juillet 2006. Il restitue, pour l’histoire, l’histoire d’un parcours comme le Maître l’aurait souhaité. Laissons parler Chahira Guerouabi dans l’Avant-propos : “Tu avais fait un vœu : poursuivre l’écriture de ta vie que tu avais commencée. Tu voulais écrire la Vérité, celle qui a guidé ta vie, sans ombre parce que tu ne connaissais que la Lumière. Dire, dans le souci de transmettre ton art, afin qu’il ne s’oublie pas. Ecrire, tout en gardant secret ce qu’avec toi tu voulais emporter, pour ne pas blesser ni faire souffrir”.

Depuis le triste 18 juillet 2006, beaucoup d’ “amis” du cheikh qui n’ont d’amis que le nom ont rivalisé de témoignages et de souvenirs peu -ou guère- conformes à la réalité. “Amoureuse de la voix suave” d’El-Hachemi, Catherine Rossi ne l’a pas personnellement connu. Mais elle a eu le mérite de prêter une oreille attentive à ceux que le Maître aurait personnellement “accrédités” pour parler de sa personne au passé. “Tout ce que les hommes auraient dû me dire, il me l’a dit par le récit de Chahira son épouse et ceux des plus fidèles de ses amis”.

Les “fidèles” témoignent

Les “fidèles”, Catherine Rossi est allée à leur rencontre à Alger d’abord. A la salle des fêtes El-Houriya chez Wahib Sekhri. Entre 2001 et 2006, c’est ici au cœur de Bab El-Oued que les fidèles se retrouvaient, tous les soirs, pour refaire l’histoire du chaâbi et de la vie. Il y avait à tout seigneur, tout honneur Saïd Touati, “aâmi Saïd” pour les intimes. Ami de plus de cinquante ans, il a partagé bien des moments avec le Maître. Aux terrasses des cafés algérois, dans l’ambiance de l’USMA, dans les campings. Le défunt a toujours considéré Saïd Touati comme un compagnon digne de confiance. Preuve d’une amitié jamais démentie, le cheikh en témoigne dans “Ach dani aâlach m’chit fi blad baâida hatit”, un poème composé en 1997 au plus fort de son exil parisien.

Eclairée par les conseils de Chahira Guerouabi et des “fidèles”, Catherine Rossi a recueilli les souvenirs d’autres témoins. Entre autres, le violoniste Abdelghani Belkaïd, Dahmane Delco, Mouloud Lahlou, Amina Belouizad, belcourtoise dans l’âme comme le cheikh, les membres de ses orchestres algérois et parisien (Nabil, Sid Ali, Lakehal, Omar, etc). Elle a également interrogé Lahcen Rahmani, l’un des gérants du Salon “La Bague de Kenza”. Avec Abdelkader Guiroub, propriétaire de l’ “Oriental Feeling”, ils ont organisé séparément ou en concertation plusieurs concerts du Maître. Sans autre gain que la visibilité du chaâbi cher à El-Hachemi dans l’espace parisien.

(*) El-Hachemi Guerouabi. Le Jasmin, les Roses et le Néant. Casbah Editions. 2009. 266 pages.

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