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12/05/2018 12h:10 CET | Actualisé 12/05/2018 12h:10 CET

"Grands" tableaux

Ce tableau de cinq mètres sur quatre, réalisé par Jean-Jacques Lebel, Erro, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Antonio Recalcati, et intitulé tout simplement “Grand tableau anti-fasciste collectif" est une protestation évidente contre la guerre d’Algérie et notamment contre la torture

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Cette histoire nous ramène en 1973, à Saïda mais le “grand tableau” qu’elle met en valeur, connu sous le nom de “fresque de Maamoura”, même s’il a effectivement été peint à cette date, appartient aussi au présent le plus proche.

Il vient en effet de connaître une véritable résurrection, grâce à l’un de ses auteurs, Denis Martinez,  qui a su créer un événement autour de retrouvailles inespérées. En effet c’est presque un miracle que le tableau ait survécu aux troubles de la décennie noire mais le plus beau et le plus émouvant de l’histoire est que ce miracle ne doit rien au hasard et tout au contraire au courage humain de ceux qui ont assuré sa sauvegarde -ce dont on ne saurait trop les remercier- évidemment. Cette histoire a déjà été racontée et elle le mérite bien.

Une des circonstances qui rend le tableau particulièrement émouvant est qu’il s’agit d’une œuvre collective, qu’on doit à l’enthousiasme partagé par un groupe de peintres, comme Denis Martinez l’a rappelé récemment : ”Il y avait Mohamed Khadda, moi-même, Zerrouki Boukhari, qui était peintre et scénographe du TRO, et Mohamed Benbaghdad (Baghdadi de son vrai nom) qui était peintre, journaliste et membre du groupe Aouchem.”

Il dit aussi très justement qu’une œuvre d’art collective est difficile à réaliser, et tout ce qu’il raconte montre à quel point le moment historique est décisif et rare. Il se produit lorsque tous les participants se fondent dans un même enthousiasme, sans souci de ce fameux ego dont on sait bien pourtant à quel point il est un moteur important pour les artistes.

Si donc l’on cherche dans l’histoire récente un équivalent du “grand tableau” de Saïda, on ne peut manquer de penser  à l’œuvre collective des artistes anti-fascistes, d’autant qu’elle a aussi beaucoup de rapport avec l’Algérie, et plus précisément, si l’on remet le tableau à sa date, 196O, avec la guerre d’Algérie, que cet ensemble de peintres dénonçait unanimement.

Ce tableau de cinq mètres sur quatre, réalisé par Jean-Jacques Lebel, Erro, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Antonio Recalcati, et intitulé tout simplement  “Grand tableau anti-fasciste collectif” est une protestation évidente contre la guerre d’Algérieet notamment contre la torture. Il manifeste le même état d’esprit que le “Manifeste des 121” qui à la même date proclamait le droit à l’insoumission pour ceux qu’on voulait obliger à faire cette guerre. Resté longtemps invisible, il a par chance été montré à Alger en 2008, à l’occasion d’une exposition intitulée: “Les artistes internationaux et la révolution algérienne”. Comme pour le tableau de Saïda, les auteurs de celui-ci ont tenu au caractère collectif de l’œuvre, celui qui donnait tout son sens à leur projet.

Dans les deux cas, on partage ce qu’on pourrait appeler une grande aventure artistique, à condition de donner au mot “art” son sens le plus large, celui qui signifie la capacité à exprimer, d’une manière bouleversante, une émotion collective qui dépasse les mots du langage ordinaire. Le seul équivalent possible serait la poésie.

Cependant, les grands tableaux ne sont pas forcément collectifs, et puisqu’il a été question de Mohammed Khadda à propos de la fresque de Maamoura à laquelle il a visiblement (c’est le cas de le dire) participé, on ne peut manquer de citer à cet égard l’un de ses tableaux les plus connus, dont la force égale la beauté. Au point qu’à dire vrai, ces deux attributs paraissent n’être qu’une seule et même chose. Il s’agit du grand tableau intitulé “Les Casbahs ne s’assiègent pas” et l’on ne sera pas surpris d’apprendre que ce chef d’œuvre conservé au Musée d’art moderne d’Alger ait été peint lui aussi en 1960, c’est-à-dire à la même date que le Grand tableau antifasciste.

Pour commenter cette date, on pourrait dire que c’est le moment où les affrontements de la guerre d’Algérie atteignent leur paroxysme  mais aussi le moment où l’on peut comprendre, à l’évidence, que quoi qu’il en soit, la résistance algérienne ne cédera pas. Et la ferveur de l’artiste à l’égard de celle-ci éclate (mais de façon très contrôlée, comme toujours dans la peinture de Mohammed Khadda) grâce au  choix de couleurs chaleureuses, le bleu et le rouge, qui à terme ne peuvent être que celles de la victoire.

D’une certaine manière et sans oublier, évidemment, le talent exceptionnel de l’auteur,  on serait tenté de dire, de façon paradoxale, qu’il est à lui seul l’auteur d’une œuvre collective, tant il est vrai que ce qui est dit dans ce tableau est le sentiment éprouvé par tout un peuple. Ainsi serait dépassée l’opposition entre œuvre personnelle et œuvre collective, et le moins qu’on puisse dire est qu’en la matière Mohammed Khadda avait un modèle qu’il ne pouvait manquer d’admirer, le maître des maîtres Pablo Picasso, dont on ne parlera ici que pour son célèbre “Guernica”.

Il se trouve qu’on peut voir en ce moment cet immense tableau devenu célèbre au Musée Picasso de Paris, qui en fête les 80 ans.Lorsque Picasso le peint en 1937, c’est-à-dire en plein cœur de la Guerre d’Espagne, le grand public n’est certainement pas encore familiarisé avec les particularités saisissantes (voire déroutantes) de sa peinture, mais sans renoncer si peu que ce soit aux particularités de son art si personnel, l’artiste parvient à exprimer la douleur et l’horreur que ressentent tous ceux qu’indigne la monstruosité des crimes commis par le fascisme de Franco.

Dès ce moment on peut dire de tout grand art qu’il est collectif-faut-il ajouter tout grand art révolutionnaire-mais dans la conception qu’en ont Picasso et Mohammed Khadda, ce rajout serait sans doute un pléonasme : il paraît évident que le second se rallie entièrement aux propos du premier lorsqu’il dit : ”La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensif et défensif contre l’ennemi”.

Il a donc été question de quatre « grands tableaux » qui sont notre patrimoine à tous, même si la société dans laquelle nous vivons valorise ceux dont le nom de l’artiste cautionne la valeur-y compris la valeur financière-, évidemment !

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