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23/11/2018 11h:01 CET | Actualisé 24/11/2018 09h:45 CET

[+212] "Golden handcuffs" ou la cage dorée

"Moi, le Marocain qui renouvelait son titre de séjour, je suis là-bas 'le blanc d’Europe' ou 'le patron de Paris'".

puhhha via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - J’ai démarré cet article de manière confuse, sur l’incapacité du choix: à l’exacte image de ma vie en ce moment. Et puis le fil conducteur de mon texte s’est peu à peu imposé à moi durant ce procédé presque thérapeutique d’écriture, comme une évidence: entre identité et travail, entre identité et parcours de vie, le lien absolu c’est l’image qu’on renvoie. Et l’enjeu, c’est la liberté de choix. 

Je suis né au Maroc à Rabat, dans un modèle de parentalité considéré depuis des décennies comme classique: papa travaille, maman organise la vie familiale et sociale - sorte de contrat moral qui les lie tous deux, sur lequel repose l’équilibre de la famille.

Ma mère a fait de bonnes études d’économie contre l’avis d’un père bourgeois, très conservateur, et a adopté un schéma relativement “moderne” pour le Maroc de son époque (des années 80): vie à deux prolongée avant l’établissement d’une famille, enfants conçus sur le tard, parentalité bienveillante, ouverte et très tolérante. Ma mère a mis de côté son doctorat pendant 18 ans pour s’adonner corps et âme à son activité de mère: mère de mes sœurs et moi, mais aussi mère – ou du moins figure maternelle - de tous les autres enfants en classe avec nous, de nos cousins et cousines, des enfants de ses ami-e-s et parfois de ses amies elles-mêmes. Ultra sociale et à l’écoute des autres, elle a dédié sa vie au bien-être de son entourage. Elle a fait passer le bien-être des autres avant le sien, constamment, comme si d’une certaine façon elle puisait sa force dans sa générosité.

Il en va de même pour mon père que je considère comme un homme “moderne” vs. la moyenne des hommes marocains de son âge. Il a toujours respecté ma mère et toutes les femmes, débarrassé la table, été présent pour ses enfants et tenu des discours anti-démagogiques, nous expliquant la vie par la chose et son contraire, dans un souci d’impartialité totale. Mon père est pour moi un modèle de sagesse, d’intelligence et de convictions fortes. Il est pour moi le plus bel exemple de réussite à mes yeux d’un homme, malgré ses défauts. Parce qu’il est avant tout un modèle de tolérance sur des sujets souvent considérés tabous chez nous. En s’efforçant sans relâche de créer du sens pour son pays, il a trouvé celui de sa carrière. En grandissant, j’ai commencé à mesurer ma chance: à travers cette éducation progressiste, dans un pays qui est loin de toujours l’être, je ne m’étais pas rendu compte qu’ils m’avaient donné les armes pour faire un choix qu’eux-mêmes n’ont jamais vraiment eu: faire et être ce que je veux.

En théorie.

A 18 ans, mes parents m’envoient étudier en France, chose que mon grand-père n’a jamais laissé ma mère faire, pour m’éduquer et me construire. Ces expériences post-départ du Maroc ont une saveur intéressante: celle de la jeunesse, de la découverte et de la liberté : pour moi, au départ, la France c’est ça. Je me souviens de la première fois où je rentre seul de soirée à 18 ans, passablement éméché, mon amie en mini-jupe à mes côtés, insouciants, nous marchons dans la rue à Lyon et personne ne nous parle ou nous embête, je me sens ivre de liberté. J’adore ça. Je me souviens de toutes ces premières fois en France: ces rencontres, ces débats enflammés avec des inconnus, ces nuits d’aventures, ces amitiés nouées, ces amourettes et ces voyages, qui me renvoyaient sans cesse à mon statut nouveau d’homme libre vivant seul en France.

Après mon bac, lorsque je n’ai pas eu Science Po, un peu présomptueux, je me retrouve sans plan B et décide de me rendre en prépa littéraire pour le repasser dans un an. J’ai dû me battre contre l’avis de tous mes professeurs au Maroc pour m’y rendre, refusant de cautionner “un potentiel gâché”. J’ai dû me battre encore plus lorsqu’après une année de bonheur et d’épanouissement intellectuel inattendu, j’ai voulu finir l’aventure littéraire et me rendre en deuxième année sans repasser Science Po. Cédant finalement à ma propre pression, j’ai fini par intégrer une école de commerce reconnue, pour obtenir une formation diplômante. Si j’y ai rencontré des amis et continué de goûter cette liberté d’expérimentation, c’est la seule stimulation qu’il m’a été donné d’éprouver durant ce cycle de 3 ans. De partiels validés en stages, de stages en CDI, et de CDI en nouveau CDI, chaque année qui suivra m’aura un peu plus éloignée de moi-même. Je ne m’en rendais pas compte à l’époque, mais tous les choix que j’effectuais étaient en mode automatique.

Cette identité nouvelle en France (ou aux Etats-Unis ou au Canada pour certains), entrecoupée de surcroit d’expériences réellement enrichissantes à l’étranger est, disons-le-nous, fabuleuse. Personne ne peut s’en vouloir de ne pas s’être interrogé: “merde, est-ce vraiment ce que je veux faire de mes premières années de liberté et d’autonomie en France?” Personne ne peut s’en vouloir de ne pas avoir eu de capacité de projection ou d’anticipation sur le reste de sa vie. Parce qu’on est ébloui par la découverte, la nouveauté, la liberté et quelque part ce sentiment de redevance d’avoir ”été envoyé à l’étranger”, aucun de nous ne s’est arrêté pour prendre un grand souffle et réfléchir à la possibilité d’un autre parcours que celui de l’excellence. Aujourd’hui encore, quand j’y repense, je ne sais pas si un autre choix aurait été possible pour moi à l’époque. Si j’ai commencé à me tromper dans mes choix pour des raisons indépendantes de ma volonté, je continue de le faire pour des raisons bien plus profondes et complexes, qui sont, elles au contraire, très tangibles. 

Depuis près de 5 ans maintenant, j’ai la situation confortable et stable à laquelle mes parents aspiraient sans doute pour moi. Je travaille en CDI dans un grand groupe média dont le nom claque en France. J’ai une bonne mutuelle et une participation intéressante, je voyage à travers l’Afrique subsaharienne en Business Class dans des hôtels de luxe, vivant des expériences fortes et faisant des rencontres enrichissantes. Je monte patiemment, grâce au Saint-CDI, mon dossier de naturalisation pour enfin l’obtenir il y a 3 mois de cela: le Saint Graal, le passeport rouge. Dans cette entreprise, les gens sont jeunes, les soirées nombreuses, les séminaires récurrents; une véritable ambiance s’installe entre nous. Social comme je suis, je l’embrasse entièrement.

Pourtant, dès le début, quelque chose en moi sonne faux. J’ai ce malaise qui grandit, ce désaxement profond que je n’arrive pas à expliquer. Je ne supporte physiquement pas de me rendre sur ce lieu de travail, côtoyer ces personnes – groupes de jeunes mis à part. Je trouve ces relations vides, ces journées sans sens. Je me retrouve à culpabiliser et à me faire du mal, à me torturer, à me tuer à la tâche pour des gens dont je méprise l’existence. C’est à n’y rien comprendre. Je cherche désespérément à plaire à des gens dont je hais le style de vie. A me fondre dans un moule que je trouve odieux. A gagner la reconnaissance, la fierté et l’amour de personnes dont je ne pourrais me sentir plus éloignées, dans un système que je réfute complètement. Je n’ai aucune haine pour personne en particulier mais je suis accablée de la vacuité de ce j’y trouve alors même que toutes les conditions “objectives” sont à priori réunies pour faire de cette entreprise “un bon endroit où travailler”. Je n’arrive pas à comprendre que certains puissent être heureux de se trouver là. Toute la journée. Aussi importants leurs dossiers ou salaires soient-ils, aussi importantes leurs responsabilités soient-elles.

Je peux comprendre certains mécanismes de récompense et d’auto-satisfaction: reconnaissance de ses pairs, épanouissement managérial, intérêt du gain, construction d’un patrimoine, entretien de sa famille, attachement à ses collègues, intérêt pour des sujets, ambition de carrière, etc. mais qu’ils puissent s’exprimer dans un milieu où les relations humaines sont si faibles et la curiosité jamais renouvelée, me dépasse. Je hurle dans ma tête “on peut faire tellement mieux, on peut être tellement plus!!!” “POURQUOI personne ne pense pareil?” je crois faire des caprices au départ. Et puis force est de constater que lorsqu’on est désaxé, se mentir à soi-même ne marche jamais longtemps. 

Avez-vous déjà été à reculons dans un endroit? Avez-vous déjà mal performé pour des tâches que vous saviez pouvoir réussir (ça s’appelle de l’auto sabotage)? Etes-vous déjà tombé malade encore et encore, de maladies que vous ne saviez même pas qu’elles existaient, car votre corps vous hurlait ce que votre esprit refusait de vous dire? Peut-être n’es-tu pas heureux ailleurs me direz-vous? Seulement voilà, je suis plus que comblé ailleurs. J’ai la chance d’être entouré d’amour. J’ai une vie amoureuse et amicale pleinement épanouie. Je mesure la chance que j’ai. C’est sans doute ce qui m’a aidé à tenir aussi longtemps.

Je réalise que lorsque l’on n’est pas la personne que l’on veut être la majorité du temps – 10 heures sur 24 c’est déjà trop - on n’arrive plus à continuer à avancer malgré tout le reste. J’ai vu de sérieux dégâts s’opérer sur plusieurs personnes de mon entourage, dont une proche de moi. Le terme à la mode parle de “burn-out”, décliné sur d’autres réjouissances dérivatives, telles “le bore-out” ou “le brown-out”. Pour moi, tous ces termes sont liés et référent à un seul et même problème global: le désaxement profond avec son travail. Chaque B nourrit l’autre dans un cycle infernal non-vertueux: s’ennuyer à toujours repartir à la recherche du sens et de la vraie stimulation épuise, moralement et physiquement. Cette personne, une des plus brillantes, sensibles et curieuses que je connaisse, je l’ai vue se transformer. Une personne avec qui le temps passé a toujours été qualitatif, qui éveille l’envie chez vous de faire des choses. Elle s’est petit à petit renfermée sur elle-même pour disparaître à cause de ce dangereux manque de congruence.

Lorsque l’on est à contre-sens du courant général, on vient rapidement à douter de soi, de sa valeur ou de ses capacités. Il est essentiel qu’à ce moment-là, quelque chose - un acte, une personne, une activité ou une rencontre, nous rappelle correctement à nous-mêmes. Nonje n’ai pas disparu. Je ne suis pas incapable, je suis toujours en possession de toutes mes capacités et lorsque je le veux bien et que le terreau est favorable, elles s’expriment pleinement. Pour moi, ça a été en grande partie la découverte pour la toute première fois de l’Afrique subsaharienne, en mission professionnelle. Quel souffle d’air dans ma vie professionnelle! Mon travail excellait là-bas. Les relations, franches et débarrassées de toute toxicité, pouvaient s’épanouir dans une authenticité pleine et réelle. Lorsque je suis dans ce cadre, aligné avec ma personne, ma vie atteint les sommets de ce qu’elle pourrait être: en statut et lien social, en reconnaissance, en épanouissement professionnel. Lorsque je reviens à Paris, au sein de cette entreprise, cette émulation positive et ce petit souffle de vie s’éteignent et meurent. La performance est là, les sourires et les attitudes aussi, mais moi je ne le suis pas.

Le constat est réel: j’ai 30 ans. Je ne supporte pas mon cadre de travail et refuse viscéralement les perspectives d’avenir qu’il propose. 5 semaines de vacances par an? Un bureau tous les jours? Même entrecoupées de missions à l’étranger, je n’arrive pas croire que ce soit là le sel de la vie. J’ai le cerveau en ébullition, un millier d’idées qui le traversent chaque jour et le sentiment de ne pas pouvoir les explorer. J’ai l’impression d’un potentiel en train de se gâcher et d’une terrible routine qui se répare au-delà du simple changement de poste. Surtout, j’ai le sentiment de passer à côté de ma vie, et de passer à côté de moi. Je suis pourtant incapable de simplement quitter ce travail. Incapable de ne pas trouver mon bonheur ci et là dans les circonstances positives que celui-ci m’amène. A regarder “le bon côté”. Je suis comme enchaîné. Pourquoi?

Pour des personnalités affectives et émotives comme la mienne, le lien social est le premier maillon de la chaîne invisible qui nous rattache à un endroit. Partout où je vais, comme un réflexe de survie, j’essaie de le créer et de nouer de profondes relations, véritables et authentiques avec toutes les personnes que je trouve réceptives à moi. J’en trouve toujours une poignée heureusement. De plus, lorsque je rencontre de nouvelles personnes et que je raconte ma vie, la plupart des gens sont fascinés. Ce sentiment, nous l’avons tous déjà expérimenté. Ça s’appelle la flatterie. Plus pour moi-même et mon manque de confiance que pour mon storytelling véritable, j’en ai un besoin inconscient auquel je refuse de donner toute son importance, mais il est bien là. Car la réalité est que si entourés d’inconnus, on m’interdisait de parler de mon travail, je m’en sortirais sans doute très bien quand même. Mais j’ai réalisé que mon travail était une partie de mon identité désormais. Face à des inconnus je le mets en avant pour me définir et me valoriser. Il est important pour moi, pour nous tous, surtout quand nous maîtrisons le langage et l’effet provoqué. J’ai encore énormément de mal à assumer la phrase “je me cherche car j’ai besoin de me trouver” alors que c’est sans doute la plus sage de toutes à prononcer. Dans le cadre de ce travail, le confort n’est pas juste psychologique. Le confort est une sensation physique naturelle à tous. Nous sommes humainement programmés pour y répondre. Si on vous donne un fauteuil moelleux, du bon vin, un repas délicieux, vous allez y adhérer. Tout votre corps s’habituera à ce confort. Tout le monde s’habitue au confort. Le Lounge, la Business Class, le statut Platinium. Certaines personnes les chérissent plus que d’autres, mais tous peuvent l’apprécier.

J’ai voyagé avec un ami qui vit 8 mois sur 12 dans des hôtels de luxe et qui a un compteur de miles aussi important que son salaire. En l’entendant parler de sa réalité, j’ai réalisé qu’il ne se définissait plus que par les business lounges privés et les suites d’hôtels. Cet apanage de confort réservé à l’élite est devenu indissociable de son propre discours. Il se définit comme un “first class”. Il y avait chez lui ce sentiment sauvage de domination de classe et d’appartenance à une élite.

Le monde de la first class est un réseau étroit. J’y ai fait parmi les rencontres les plus intéressantes et “network*” de ma carrière. Des gens avec qui j’ai discuté des heures dans l’avion ou avec qui j’ai partagé de luxueuses voitures de location pour terminer la discussion de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle à Paris centre, avec qui j’ai échangé téléphones et mails et que je revois lors de leurs passages à Paris, fréquemment. La manière dont vous êtes traité dans un avion et dans un hôtel, de services rendus en égards permanents, toujours avec le sourire, est un confort hautement addictif. Ce traitement de faveur qui commence dès l’aéroport, continue lorsque je me rends au sein de mes équipes en Afrique. Ces équipes m’écoutent, me suivent, me font confiance. Je les fais grandir au quotidien. Moi, le Marocain qui renouvelait son titre de séjour, je suis là-bas “le blanc d’Europe” ou “le patron de Paris”. Ce pouvoir d’autorité bienveillant est tout aussi addictif. La progression en statut Air France ou Marriott - silver, gold, platinium - est une allégorie parfaite de la progression ressentie en statut social. Ce statut ultime qui vous donne le droit d’emprunter la file réservée. Cette file vous donne le droit au temps et à la simplification des lourdeurs de la vie. Cette fausse identité, inventée, et qui tient à la valeur d’un billet d’avion ou à une politique RH dans une boîte du CAC40, m’a ouvert de nombreuses portes et solvé comme par enchantement un millier de situations inconfortables. 

Voilà, le temps de dire “naturalisation”, j’avais déjà cette vie parisienne, faite de contradictions, d’autant de moments de pur partage et de plaisir que ceux de pure violence où la vie me malmène, agresse mes sens… et m’épuise. Je réalise que les schémas qui s’offrent à nous en grandissant nous forgent beaucoup plus qu’on ne veut le croire: oui mes parents m’ont élevé avec le goût du possible mais je ne les ai jamais vus en action chez eux ou chez un de mes oncles/tantes et c’est ce mimétisme qui m’a manqué. Ils ont travaillé dur avec en ligne de mire le développement de leur pays et de leur famille avant le leur. Ils n’ont pas tout laissé tomber pour devenir comédien ou écrivain. J’ai ce désir puissant de porter la même responsabilité qu’eux lorsqu’ils ont fondé à mon âge environ leur avenir familial mais – ô s’il vous plait! - sans oublier de m’épanouir aussi.

Je ne peux pas attribuer ces questionnements à un manque de projection ou ma peur de l’échec seuls. C’est une chose beaucoup plus profonde et angoissante dans son enjeu: la peur de passer à côté de sa vie. La peur de ne pas se sentir accompli. Ce terme est ultra fort pour moi. Le sentiment d’accomplissement de soi et ce qu’il provoque - fierté, bonheur, estime, complétude - est le meilleur de tous. Il devrait animer chacun d’entre nous. Il peut passer par tout et n’importe quoi. Pourvu que ce que l’on vient de faire nous donne le sentiment d’avoir réussi quelque chose de bien. Je ne sais pas si je veux être ma mère, mon père, leur opposé total ou un peu des deux. Je suis devenu, européen, blanc, manager, platinum et j’en passe mais je ne sais toujours pas qui je veux vraiment être. Je veux pouvoir être l’homme qui se cherche et surtout celui qui se trouve.

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