LES BLOGS
03/08/2014 08h:20 CET | Actualisé 03/10/2014 06h:12 CET

Ghardaïa: Avant qu'il ne soit trop tard

Il y aurait comme un voile "pudique" sur le drame que vit la vallée du M'Zab. Les officiels, les apparentés et les bien pensants sont plus habitués à des "troubles" en Kabylie... Le M'Zab si paisible est, aussi, "loin d'Alger", pour reprendre la formule -malheureuse- de Daho Ould Kablia, le ministre de l'Intérieur au moment de l'attaque terroriste contre le site gazier de Tigentourine, oubliant du coup que pour la survie du régime le centre de gravité de l'Algérie utile est bien quelque part dans ce Sud...

Il y aurait comme un voile "pudique" sur le drame que vit la vallée du M'Zab. Les officiels, les apparentés et les bien pensants sont plus habitués à des "troubles" en Kabylie. Là, les attitudes et le vocabulaire des réactions ne demandent qu'à être retirés des tiroirs des anathèmes empilés depuis l'indépendance sur les manipulations de la France coloniale.

Le M'Zab si paisible est, aussi, "loin d'Alger", pour reprendre la formule -malheureuse- de Daho Ould Kablia, le ministre de l'Intérieur au moment de l'attaque terroriste contre le site gazier de Tigentourine, oubliant du coup que pour la survie du régime le centre de gravité de l'Algérie utile est bien quelque part dans ce Sud dont les populations ne voient guère les retombées de l'exploitation des sous-sols des terres qu'ils peuplent depuis la nuit des temps.

Mais revenons aux événements qui se déroulent dans la région de Ghardaïa et, pourquoi et comment 12.000 hommes officiellement mobilisés pour protéger les populations et les biens dans la région sont impuissants devant les violences, le plus souvent, subies par les populations mozabites?

Tout est dit ou si peu, selon le point de vue où on se place. Guéguerre entre ibadites et malékites pour les uns, plaque tournante du trafic de la drogue pour les autres, problème de foncier... Sans compter les assertions médiatiques les plus grossières sur les velléités séparatistes des populations autochtones de la vallée du M'Zab ou des dangers que représenteraient le rite ibadite pour les "bons musulmans" que sont les malékites.

C'est Belkhadem, le conseiller du chef de l'État qui demande publiquement aux populations ibadites de mettre de coté "certaines de leurs coutumes" pour être accepter par les autres alors que l'école algérienne et l'espace public sont livrés au wahhabisme.

Mais ce qui frappe le plus, c'est l'incapacité des pouvoirs publics à communiquer et à asseoir une démarche pour sortir de cette spirale dangereuse. À mesure que le conflit perdure, les réactions gouvernementales, mêmes frappées de stéréotypes et délivrées à l'occasion de pics de violence, c'est-à-dire dans l'urgence, s'estompent et se contredisent.

Les formules "la main de l'étranger", "les communautés de Ghardaïa ont toujours vécu en harmonie" ou "ceux qui attisent le feu de la fitna" laissent place au vide qui en dit long sur l'incurie qui frappe l'action de l'État dans une de ses principales fonctions régaliennes.

Passivité

Dès le début des troubles, des citoyens ou des associations, à l'image de la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme ont relevé avec inquiétude le comportement d'agents de l'État vis-à-vis d'émeutiers clairement identifiés.

La passivité des forces de sécurité, à la limite de l'encouragement, à l'endroit de ces casseurs n'est pas isolée. Des comités de quartiers qui sollicitent des brigades de gendarmerie pour rétablir l'ordre se voient opposer l'argument de l'absence de directives de la hiérarchie pour intervenir.

Plus encore, la coordination de la société civile (CSC) de Ghardaïa recense plusieurs promotions dont ont bénéficié des officiers connus pour leur parti pris public lors de ces troubles et s'interrogent légitimement sur une telle attitude des pouvoirs publics.

C'est-à-dire qu'un "commandement" parallèle dirige et décide à la place de la hiérarchie officielle?

À l'impunité dont jouissent des auteurs d'agressions malgré les déclarations officielles sur l'impartialité de la justice, s'ajoute l'attitude constante des pouvoirs publics à vouloir choisir des interlocuteurs dans des clientèles connues et rejetées par les populations locales.

La banalisation consciente ou non de ces événements est dangereuse. Elle l'est d'autant plus qu'elle alimente un sentiment d'abandon installé par quinze années d'une politique qui a cultivé ouvertement le régionalisme, le tribalisme et le clanisme.

Le résultat est édifiant, cette recherche du clivage permanent s'est traduite à la fois par l'exacerbation des intolérances et une main mise de l'argent sur le pouvoir politique.

Avec de telles évolutions où l'écrasante majorité de la jeunesse déjà privée de mémoire historique et, livrée aux bricolages religieux -en vérité idéologiques- d'imams autoproclamés et pour lesquels la diversité doctrinale est hérésie, les justifications et les appels à la violence ne sont guère loin.

Dans une conjoncture régionale bouleversée où la sphère culturelle et cultuelle en proie à toutes les irrationalités fait le lit d'affrontements difficiles à être imaginés jusque là, il n'est plus sur que la confrontation qui se mène au quotidien soit, entre deux projets de sociétés, l'un moderniste et rationnel et l'autre rétrograde et autoritaire, comme dans les années post septembre 2001.

Dans notre pays, la privatisation des institutions, si elle perdure, entérinera inéluctablement la privatisation des espaces publics, c'est-à-dire le saut dans l'inconnu.