MAROC
14/04/2019 09h:32 CET

"Game of Thrones" va-t-elle vraiment marquer l’histoire des séries?

Alors que la saison 8 de "Game of Thrones" démarre ce dimanche 14 avril, on a cherché à savoir à quel point la série pourrait laisser son empreinte dans le monde télévisuel.

HBO
Y'aura-t-il d'autres héroïnes inspirées de Daenerys Targaryen de "Game of Thrones" dans l'histoire des séries?

SÉRIES TÉLÉ - Depuis 2011, des dizaines de millions de spectateurs suivent les aventures de Jon Snow, Daenerys Targaryen et consorts dans “Game of Thrones”. Les six épisodes de la saison finale de la série HBO sont attendus comme le Messie par des fans partout dans le monde qui espèrent un dénouement à la hauteur de leurs attentes.

Et si la série a marqué à coup sûr les esprits, cette dernière saison est le moment de se demander: aura-t-elle aussi une influence profonde sur le monde de la création audiovisuelle ?

L’exposition de la violence et de la nudité à l’écran font partie des toutes premières caractéristiques de “Game of Thrones” qui avaient fait parler de la série à son démarrage. Un coup savamment orchestré par HBO, chaîne du câble américain, habituée à bousculer les codes de la télévision linéaire pour attirer ses abonnés payants, comme cela avait été le cas dans “Le Voyageur” dès 1983, “Sex in the City” en 1998 ou “Les Soprano” en 1999.

“Mais jamais cela n’avait été fait avec cette intensité, qui plus est dans une série grand public reprenant les codes du blockbuster”, avance pour Le HuffPost Benoît Lagane, journaliste culturel sur France Inter et spécialiste des séries. Et si lui, comme d’autres, reproche à la série le côté gratuit de ces scènes de sexe, reste que cette audace aura marqué un tournant.

“Game of Thrones,” une saga audacieuse

Impossible d’analyser “Game of Thrones” sans parler aussi de sa complexité narrative assez dingue, entre multiplication des personnages et ellipses temporelles plus ou moins réalistes. “Il est rare qu’une série joue à ce point avec une pléthore de personnages dont le rôle évolue au fur et à mesure de l’histoire”, souligne Marie-France Chambat Houillon, maître de conférences à l’université Paris 3 et directrice du CISM, le centre des images et sons médiatiques. “Plus qu’une série, ‘Game of Thrones’ reprend le modèle culturel de la saga qui permet un vrai développement des personnages comme ça a été le cas avec Bran, en lumière dans les premières saisons puis totalement oublié de la saison 5.”

"Game of Thrones" a repris des codes qui existaient en poussant le curseur toujours un peu plus loin

D’ailleurs, les scénaristes ne se sont pas limités à écarter certains personnages de l’intrigue principale, ils ont aussi fait mourir des héros, pour parfois les ranimer la saison suivante. “On avait peut-être déjà vu ça dans ‘Dallas’, exemple même de la saga, mais cela reste rare”, réagit la spécialiste de la télévision et analyste des médias. Benoît Lagane, lui, évoque un précédent similaire dans la série “Oz” -encore HBO- qui “butait tous les personnages auxquels on s’attachait” à la fin des années 1990 : ”À l’époque déjà, même les comédiens disaient ne pas savoir pour combien de temps ils signaient!”

“En fait, ‘Game of Thrones’ a repris des codes qui existaient en poussant le curseur toujours un peu plus loin”, analyse l’auteur du spectacle “Le Conteur Cathodique”. “Et puisque les audiences sont restées, les producteurs se sont autorisés à continuer pour imposer leur vision de la série en costumes qu’on connaît”, poursuit-il.

Un vrai phénomène viral

Là où le show de fantasy imaginé par David Benoff et D.B. Weiss aura fait fort au cours de ces huit dernières années, c’est aussi du côté de sa viralité sur les réseaux sociaux. “L’attente, le temps qui passe entre les épisodes et les saisons a permis de prolonger l’expérience sérielle et de développer tout un meta discours autour de la fiction”, explique Marie-France Chambat Houillon faisant ainsi référence aux multiples théories plus ou moins improbables qui foisonnent sur le web depuis 2011.

″Ça me rappelle le lancement de ‘X Files’, première série concomitante de l’explosion du Net où les internautes s’amusaient à imaginer des épisodes. ’Game of Thrones’ a réussi à devenir un vrai phénomène numérique et à bousculer les habitudes de communication autour des séries”, ajoute Benoît Lagane, même s’il tient à relativiser ce buzz: les épisodes de la série adaptée des livres de George R.R. Martin restent très loin des audiences de shows historiques comme “NCIS” ou “Urgences” qui attiraient entre 30 et 40 millions de téléspectateurs américains chaque semaine dans les années 1990 sur NBC – contre entre 10 millions et 20 millions pour “Game of Thrones” sur HBO.

Une référence, mais pas un modèle

Tout cela suffira-t-il à faire de “Game of Thrones” une référence dans l’histoire des séries ? “Elle est déjà une référence, ne serait-ce que par le nombre de consécration qu’a eu la série”, assure l’universitaire Marie-France Chambat Houillon. Un Golden Globe, cinq Screen Actors Guild Awards et seize Emmy Awards : pour cette spécialiste, les aventures médiévales de Jon Snow et les autres ont inévitablement “marqué notre époque par leur audace narrative”.

Pour Benoît Lagane, la distinction de “Game of Thrones” se trouve du côté économique : “Jamais il n’y avait eu de séries qui avaient coûté aussi cher, notamment à cause de de la multiplication des tournages en extérieur.” HBO aurait investi 15 millions de dollars par épisode pour cette ultime saison 8 d’après les informations de Variety. “Pour le tournage de ces six épisodes, on a dépensé deux fois plus qu’on ne l’avait fait pour les deux saisons précédentes”, confirmait l’acteur Nicolas Coster-Waldau, alias Jaime Lannister à l’écran. À titre de comparaison, Netflix n’engage “que” 6 à 8 millions de dollars pour un épisode de “Stranger Things”. 

Les grandes séries de l’histoire sont celles qui ont créé des modèles multiples et multipliables comme c’est par exemple le cas des "Experts"

″‘Game of Thrones’ a marqué son temps. Ça restera dans l’histoire comme on parle de ‘Dallas’ ou de ‘X Files’”. Pourtant pour le journaliste, cela ne suffit pas à en faire un modèle. “Les grandes séries de l’histoire sont celles qui ont crée des modèles multiples et multipliables comme c’est par exemple le cas des ‘Experts’. ‘Game of Thrones’ est tellement atypique en terme de moyens et de coûts, qu’il serait trop risqué d’en faire un modèle.”

Si “Vikings”, née en 2013 sur History, semble être dans la continuité diégétique, les moyens investis sont loin d’être les mêmes. Quand à “Westworld”, qui aurait dû être la digne remplaçante de “Game of Thrones” dans l’écurie HBO, les audiences et l’enthousiasme sont loin d’être à la hauteur.

Cet article a initialement été publié sur le HuffPost France.