MAROC
04/04/2019 17h:06 CET | Actualisé 04/04/2019 17h:46 CET

Françoise Vergès: "Le féminisme décolonial s'attaque aux injustices dans toute la société"

"Il faut écouter ce que disent les femmes les plus opprimées et vulnérables."

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FÉMINISME - Faut-il décoloniser le féminisme? Fin mars, une des figures en France du “décolonialisme”, Françoise Vergès, donnait une conférence à Rabat autour de ce thème. Une question à laquelle elle consacre son dernier essai, Un Féminisme décolonial, paru en février dernier aux éditions La Fabrique.

Dans cet ouvrage, elle dresse le portrait de cette mouvance contestée en Europe, notamment en France, et son histoire. Il faut dire que Françoise Vergès est une anticolonialiste dans l’âme. Fille et nièce des militants anti-coloniaux Paul et Jacques Vergès, elle écrit depuis plusieurs années sur les thèmes de l’esclavage, du féminisme, de la réparation, de la restitution des oeuvres volées...

À l’occasion de son passage à Rabat, nous avons rencontré Françoise Vergès au lendemain de sa conférence. Nous l’avons interrogée sur ce féminisme décolonial dont elle se fait l’une des porte-paroles, mais aussi sur sa lecture d’événements ayant récemment marqué l’actualité, à l’instar de l’attentat de Christchurch ou encore de la fameuse affaire du “voile de Décathlon”.

HuffPost Maroc: Vous êtes l’une des figures de proue du “féminisme anti-colonial”. Comment le définiriez-vous?

Françoise Vergès: Le féminisme décolonial lutte contre celui qui vient du nord, mais qui a été acceptée par des femmes du sud, qui veut imposer une manière d’être une femme et une féministe. Il dit que si des femmes dans un pays du sud décident de se battre d’une certaine manière, il faut écouter ce qu’elles disent.

Si féminisme signifie lutte pour l’émancipation des femmes, un féminisme décolonial revendique l’idée que si la société dans son ensemble n’est pas libérée, les femmes seront toujours opprimées.

À titre d’exemple, si on imaginait l’égalité des salaires, comme le revendiquent les féministes occidentales, comment cela se ferait? Disons que toutes les catégories de femmes sont payées pareil, du cadre au travailleur le plus exploité, ça ne changera pas la société, parce qu’il y aura toujours des femmes au chômage, une discrimination contre les travailleuses du sexe, les queer, les lesbiennes... Donc c’est un féminisme qui s’attaque aux injustices dans toute la société, pas seulement celles qui concernent les femmes. 

Le féminisme décolonial revendique l’idée que si toute la société dans son ensemble n’est pas libérée, les femmes seront toujours opprimées.Françoise Vergès

Il y a un féminisme occidental, c’est ce que j’appelle un féminisme civilisationnel, qui pense qu’il y a une seule manière d’être féministe et qui va tenter de l’imposer, entre autres, par la laïcité absolu. C’est un féminisme qui oublie même qu’à l’intérieur de l’Occident, il y a des femmes qui étaient chrétiennes et féministes et se sont battues à l’intérieur de cela, personne n’a trouvé ça délirant. Elles disaient vouloir rester chrétiennes mais féministes. Il faut retrouver tout cela.

Dire que le féminisme n’est que laïc, c’est ne pas connaitre sa propre histoire, c’est dire: “moi je sais ce qui est bien pour tout le monde, la pauvre femme paysanne ne sait pas ce qui est bon pour elle, mais moi, je le sais”.

Mais s’il y a des femmes paysannes pour qui la revendication principale est d’avoir accès à de l’eau potable parce que leurs enfants tombent malade, il faut les écouter. On ne va pas leur dire “d’abord il faut que le mari fasse autant de travail ménager que vous”. C’est de l’abstraction. Il faut écouter ce que disent les femmes les plus opprimées et vulnérables.

Il n’y a pas qu’une seule revendication féministe. Aux Etats-Unis, des femmes noires et immigrées se sont opposées à cela en disant que le féminisme civilisationnel ne nous intéresse pas parce que vous ne tenez pas compte de choses qui ont un impact sur nos vies quotidiennes. 

Vous dites dans votre livre que le féminisme occidental opprime les femmes racisées. De quelle manière?

Il y a un féminisme occidental qui ne tient absolument pas compte de la réalité des femmes, ce sont des droits abstraits, pas des droits concrets. C’est souvent un féminisme qui vient d’une classe bourgeoise et ne comprend pas la réalité concrète de millions de femmes. Pour elles, la seule chose qui explique la situation des femmes est la domination masculine, il n’y a que les hommes qui sont responsables et non pas l’impérialisme et le capitalisme.

Il y a un aspect colonisateur dans le fait d'imposer une seule manière de lutter et de ne pas respecter ce que les femmes disent.Françoise Vergès

Pour les femmes syriennes par exemple, il y a certes la domination masculine mais pas que cela. Il y a la guerre qui est menée dans leur pays et fait qu’elles deviennent des réfugiées. De femmes professionnelles, elles tombent dans la misère. Il y a un aspect colonisateur dans le fait d’imposer une seule manière de lutter et de ne pas respecter ce que les femmes disent.

Dans un autre de vos ouvrages, Le ventre des femmes, vous avez dénoncé les avortements forcés en Guyane. Récemment, un chef de parti espagnol a fait scandale en évoquant le fait que les femmes migrantes pourront rester sur le territoire plus longtemps si elles confiaient leur enfant à l’adoption. Voyez-vous un lien entre ces deux affaires?

On peut les lier, d’une certaine manière. Il y a toujours eu des parties qui se sont donné le droit de contrôler le corps des femmes, que ce soit en interdisant l’avortement, la contraception, en leur demandant de donner leurs enfants, etc.

Là, c’est un parti de droite qui a proposé que les femmes migrantes donnent leurs enfants pour adoption, que ça retarderait leur expulsion. C’est quand même totalement délirant, mais la question centrale est que des gens y ont pensé et l’ont dit publiquement. La possibilité de dire publiquement que c’est possible montre à quel point ce contrôle sur le corps des femmes et la question de la reproduction sont vraiment ancrés dans la tête de beaucoup d’hommes dans le monde.

Arracher des enfants à leurs mères en disant que ce sera mieux pour eux est précisément ce qu’il s’est passé pendant la guerre civile espagnole, ou en Argentine, où des militaires ont adopté les enfants des personnes qu’ils avaient torturées. Comme si les êtres humains étaient des objets. C’est d’une cruauté très profonde qui montre à quel point, pour ces personnes, ces femmes n’existent pas.

Pour moi la question est de savoir comment des gens arrivent à cela et trouvent que c’est normal. Alors oui, cela fait un peu un scandale, et ils se défendent en disant que ce n’est pas ce qu’ils voulaient vraiment dire, mais ils l’ont dit.

Le problème de la natalité est pris complètement à l’envers. Oui, les femmes font moins d’enfants et quand elle en font beaucoup moins, comme en Allemagne, on se rend compte que c’est parce qu’il n’y a rien pour les aider. Il n’y a pas de congé maternité, pas de crèche... pourquoi elles subiraient cela? La vie pour elles va être très fatigante. Alors on va les forcer à en avoir. C’est aussi une manière de voir ce qu’est la force d’un pays, avoir beaucoup d’enfants, ce qui est quand même une vision très militaire de l’Etat. Une question qui date du siècle où il fallait des soldats.

Les sociétés ne sont pas faites pour que les femmes puissent avoir des enfants et être heureusesFrançoise Vergès

Il faut donc se demander pourquoi les femmes n’ont plus envie de faire d’enfants. On pourrait leur demander au lieu de les obliger ici, et de le leur interdire là-bas. Il faut également voir qui on encourage à avoir des enfants et qui on n’encourage pas. En Europe, on encourage les femmes blanches à en avoir mais dès que ce sont d’autres profils, on s’exclame par exemple qu’il y a trop d’enfants dans les familles musulmanes. Les sociétés ne sont pas faites pour que les femmes puissent avoir des enfants et être heureuses, donc les femmes ne sont pas idiotes: dès qu’elles le peuvent, elles en font moins. 

Récemment, la tuerie de Christchurch a remis sur le devant de la scène la théorie du “grand remplacement”. Sur les réseaux sociaux, beaucoup ont décelé l’ironie de voir un Australien revendiquer cette théorie, alors même que ce pays a quasiment éradiqué la population aborigène au moment de l’arrivée des colons anglais...

L’histoire du peuplement de l’Australie montre que l’on raflait des gens dans les orphelinats, les maisons de prostitution, les pauvres dans les rues, et on les chargeait sur les bateaux. Mais quand ils arrivaient là-bas, ce qu’on leur a promis, c’est la terre des aborigène s’ils les tuaient, ils sont ainsi devenus blanc australiens. Tout a été construit sur le narratif du pays pionnier, où avant il n’y avait rien, et a été construit par les colons. Les aborigènes ne comptaient pas. Ce narratif ne dit rien sur le fait que ce pays est basé sur un génocide d’une population transformée en esclaves. C’est un oubli organisé qui arrange tout le monde.

On sait qu’en plus, ils ont une politique très dure avec les migrants, ils sont d’une cruauté terrible, alors qu’eux sont venus dans un pays qui ne leur appartenait pas et où ils n’ont pas été invités. C’est la création au 19e siècle de ce qu’un historien a appelé “les pays de l’homme blanc”. Selon les historiens, plus de 60 millions d’Européens ont quitté l’Europe entre 1830 et 1930, c’est énorme! Des Italiens, Espagnols, Polonais que l’on envoie ainsi à l’époque vers l’Argentine, les Etats-Unis, le Chili, le Canada, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et qui vont créer tout ces pays qui se fondent sur des massacres et des génocides. L’Argentine, on ne connait pas très bien son histoire, mais ils y ont éradiqué les populations indigènes.

Cela a aussi beaucoup pesé dans l’organisation syndicale. Ces populations ont beaucoup imposé de lois racistes dans les syndicats car ils se voyaient comme étant la population ouvrière. Les syndicats ont aussi été longtemps fermés aux populations noires et immigrées. Des fascismes sont aussi nés dans ces pays, il y en a eu en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande et aujourd’hui en Australie.

Récemment la question du voile a à nouveau fait débat en France après l’affaire du “hijab Decathlon”. Comment expliquer une telle polémique autour d’un produit vendu par une entreprise privée?

Le voile permet à la communauté française de constamment se reconstituer, en saisissant l’occasion de se redire ce que c’est que d’être français. Il y a un consensus total, de la gauche à l’extrême-droite: la femme française ne se voile pas. On a aussi vu le consensus de féministes de la gauche et de l’extreme droite autour d’un bout de tissu. Cela fait partie de ces moments où une nation se reconstitue. Aux États-Unis, cela passait par les lynchages, les populations blanches se reconstituaient, au-delà des différences à l’intérieure de ces populations, autour de cela. Le voile en France refonde la communauté nationale.