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11/12/2018 14h:38 CET | Actualisé 11/12/2018 14h:38 CET

Frais d'inscription pour les étudiants étrangers: Bienvenue en France!

"Solliciter aujourd’hui la bourse des étudiants marocains -et maghrébins- pour pallier le sous-financement de l’enseignement supérieur par l’Etat (...) me semble honteux"

NurPhoto via Getty Images

SCOLARITÉ - Détrompez-vous, c’est une invitation VIP... Le zeste ironique qu’arbore le label de la nouvelle stratégie d’attraction des étudiants étrangers est à maints égards déroutant.

Le Premier ministre français Edouard Philippe a annoncé lundi 19 novembre l’augmentation des frais d’inscription aux universités françaises. La nouvelle stratégie s’inscrit dans le cadre de la recherche de nouvelles ressources pour améliorer les conditions d’accueil des étudiants, et vise à renforcer l’attractivité de l’Université française sur la scène internationale. Somme toute, cette hausse, de l’ordre de 1629.41% en licence, 1551.44% en master et 992.10% en doctorat, est foncièrement fulgurante, c’est le moins que l’on puisse dire.

Le fait est qu’au cours des dernières années, l’Hexagone, premier pays francophone d’accueil et quatrième destination mondiale d’étudiants internationaux, se trouve confronté à une certaine chute du nombre d’étudiants étrangers. La nouvelle stratégie qui espère porter à 500.000 l’effectif des étudiants étrangers inscrits annuellement dans les différents cycles d’études universitaires est paré à trouver le moyen d’injecter du sang neuf dans la politique d’attractivité de l’Université française. Le sang sera donc pompé dans les artères des étudiants étrangers qui vont devoir s’acquitter dès l’année prochaine desdits droits faramineux.

Le Premier ministre repose sa déclaration sur deux justifications différentes. Il justifie d’abord l’augmentation comme étant bien en-dessous des droits en vigueur en Amérique, au Canada, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays de l’Europe. Mettre la France dans le même panier que ces pays me semble un peu étrange, vu ce dont la France est censée se reconnaître redevable vis-à-vis du Maroc et d’autres pays du Maghreb. Ni l’Amérique, ni les Pays-Bas, ni la Grande-Bretagne n’ont occupé le Maroc sous le prétexte de la protection.

La France s’est toujours drapée dans son entreprise coloniale d’une mission civilisatrice, et le paradoxe du slogan de la colonisation pour protéger visait en fait les richesses dites inexploitées d’un pays peuplé de barbares sans foi ni loi. Cet argument colonialiste qui visait à briser le moral des indigènes en établissant le concept de carence et d’inaptitude face aux colons est l’un des avatars qui sévissent encore, d’une façon ou d’une autre, dans la psyché du Marocain, et continue d’être savamment alimenté par les formes douces du colonialisme actuel.

De son côté, la francophonie qui jouit d’une importante portée au sein de la communauté linguistique marocaine n’est pas tombée du ciel. Il va sans dire que la reconquête du territoire linguistique occupé par la langue française ne fut entamée qu’au terme de l’occupation, et le long processus d’arabisation de la vie et de l’école publiques, initié au lendemain de l’indépendance, n’est toujours pas au bout de ses peines en ce début du XXIème siècle.

En outre, il est fort probable de trouver parmi les Marocains qui suivent aujourd’hui leurs études en France des petits-fils d’anciens combattants qui militaient dans les rangs de l’armée française dans ses conflits du siècle passé. D’un autre côté, une grande partie de la société française est composée de Marocains qui contribuent de façon active au développement de l’économie de la République. Solliciter aujourd’hui la bourse des étudiants marocains -et maghrébins- pour pallier le sous-financement de l’enseignement supérieur par l’Etat au nom de l’altruisme et de l’amélioration des conditions d’accueil, sans tenir compte de ces précédents historiques, me semble honteux.

Par ailleurs, la deuxième justification invoquée par le Premier ministre bafoue l’une des valeurs fondamentales du fameux triptyque de la devise française, à savoir: l’égalité. Il trouve “absurde” et “injuste” qu’un étudiant aisé et n’appartenant pas à l’espace européen “paie les mêmes droits d’inscription qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et paient des impôts en France depuis des années”. N’est-il pas absurde et déraisonnable de remédier à cette soi-disant inégalité par une autre iniquité?

Deux jours après sa déclaration, le Premier ministre rassure l’audience de l’Assemblée nationale en précisant que la hausse en question n’est qu’une rumeur infondée pour ce qui est des étudiants appartenant à l’espace européen, et que telle mesure ne fait pas partie ni des plans du ministère de tutelle ni de ceux du gouvernement. Il reste donc clair que la frange ciblée est la communauté estudiantine africaine qui représente la majeure partie des étudiants étrangers en France, et dont les Marocains se taillent la part du lion. Il est également clair que cette politique discriminatoire vise à sélectionner un type d’étudiant spécifique, et évince les ambitions de ceux de la classe moyenne qui voient de ce fait leurs rêves jetés au vent.

Dans un enchaînement de syllogismes relevant d’une identique logique de raisonnement, je me demande s’il n’est pas absurde et déraisonnable d’exiger l’octroi de concessions spéciales aux entreprises françaises qui investissent au Maroc. Qu’en est-il du fameux concept du “paradis des retraités”? Les retraités français ne jouissent-ils pas d’avantages fiscaux après une résidence de six mois au Maroc, conformément à l’accord fiscal conclu entre les deux pays? Et qu’en est-il de choses encore plus simples, comme l’obtention d’un visa français? De nouvelles mesures sont prises pour assouplir, dit-on, la procédure d’obtention du visa, alors qu’un Français quelconque, disposant d’un revenu limité, peut à n’importe quel moment prendre son passeport, faire ses valises et se rendre au Maroc pour aller dans les meilleurs hôtels. N’est-il pas absurde et déraisonnable d’assimiler le niveau de vie en France au niveau de vie au Maroc?

Les Français ne sauraient-ils pas que ces étudiants étrangers contribuent aussi à l’économie de la France de par leurs frais de résidence, de transport, de nourriture, d’habillement…? Ne sauraient-il pas que la cupidité de certains Français profite de l’ambition des jeunes étudiants en faisant payer au plus moyen d’entre eux un loyer mensuel compris entre 600 et 700 euros pour des chambres de bonnes de moins de dix mètres carrés?

À l’heure qu’il est, des pétitions contre l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers se font signer ça et là via les réseaux sociaux. À part un nombre réduit d’articles sur le sujet, le silence relatif qui plane sur la presse marocaine à ce sujet est à la fois bizarre et inquiétant. Quant au porte-parole du gouvernement, il a déclaré fin novembre que la question est en cours d’examen au niveau du ministère de tutelle et du gouvernement.