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12/11/2018 13h:02 CET | Actualisé 12/11/2018 13h:02 CET

Forum pour la paix: Paroles, paroles, paroles….

Au même moment, dimanche 11 Novembre, à Hodeida au Yémen des combats (...) faisaient soixante et un morts.

YOAN VALAT via Getty Images

Paris, dimanche 11 novembre. Sous un ciel chagrin, soixante-dix chefs d’États sont parqués sous l’arc de Triomphe, pour célébrer le centenaire de la fin de la première guerre mondiale. Après le défilé militaire de rigueur, on a ravivé la flamme du soldat inconnu. Être inconnu, pour ce soldat mort est l’ultime privilège que lui accordent les vivants. On est débarrassé du pesant fardeau de sa nationalité, tout comme de la vie brève qu’il connut, avant de venir reposer pour l’éternité, tout en haut de “la plus belle avenue du monde”… C’est que cet inconnu peut, tout à fait, être français, sénégalais, ou même tunisien…

À titre de rappel, 86.000 tunisiens ont été “envoyés” au front en 1914 par les autorités de la métropole, pour défendre le drapeau tricolore. Seize mille d’entre eux ne sont jamais revenus. À Tunis, hormis la présence à Paris du président Beji Caied Essebsi, l’événement n’a pas fait de vagues, nos compatriotes étant trop occupés à digérer la belle victoire, qui, l’instant d’un match, les a réconciliés avec leur pays.

D’ailleurs qui se préoccuperait d’individus morts, il y a plus de cent ans. Cent ans c’est long dans l’arithmétique d’une vie d’homme, c’est pourtant insignifiant au regard des symboles véhiculés par la politique.

Dimanche, main dans la main, Mme Merckel et M. Macron ont scellé cent ans de paix entre la France et l’Allemagne, feignant d’oublier que ces cent années ont été parmi les plus sanglantes de l’histoire: après 1918, il y a eu la seconde guerre mondiale et ses cinq millions de morts, puis la guerre du Vietnam, les luttes de libération nationale un peu partout dans le monde. De tout cela il n’a été que fort peu question ; à peine quelques phrases de M. Macron, affirmant que des désordres demeuraient possibles et qu’il fallait s’en prémunir. Ceci suppose que le président français considère que les choses sont actuellement en ordre. Et puis, il ne faut pas perdre de vue le fait qu’il s’agissait avant tout de célébrer la paix. Jolie paix qui ne doit rien aux politiques et réside tout entière dans les changements géostratégiques survenus tout au long de ces décennies. Désormais, si les occidentaux font la guerre, ils la font loin de chez eux, poussés par des multinationales soumises à la mondialisation et avides de marchés. Mais les vraies raisons importent peu, seule compte la célébration: “allons messieurs-dames, un sourire pour la photo!”. Alors tout le monde sourit, cette clause étant inscrite au programme des festivités.

Après la cérémonie, s’est ouvert le premier forum sur la paix. Premier s’il vous plaît, car un seul forum pourrait ne pas tout régler. Au même moment, dimanche 11 Novembre, à Hodeida au Yémen des combats de rues entre yéménites et forces alliées soutenant l’Arabie saoudite, faisaient soixante et un morts, un chiffre minuscule mais qui renforce le contingent des 10.000 victimes obtenues au terme de quatre années de guerre. Au moment où les chefs d’État souriaient aux photographes, les forces de la coalition actionnaient des kalachnikovs expédiées de France ou des USA, ou piétinaient les quartiers de Hodeïda au moyen de tanks made in USA.

Il faut avouer que monsieur Macron était particulièrement bien entouré, ce dimanche: le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohamed Ben Salmane, le chef du gouvernement israélien Benyamin Netanyahou, qui est fatigué de compter les morts palestiniens qu’il a à son actif, sans oublier son excellence Recep Tayyip Erdogan qui a mis sous les verrous l’essentiel des forces vives de son pays. Rien de tel pour entamer un forum sur la paix!

À ce forum, toutefois, un grand absent: Mister Trump, qui a refusé tout de go de participer au forum. Il faut lui reconnaître, en négatif, une certaine franchise: il sait bien, comme tous les autres, que ce forum n’est qu’une occasion pour des discours enflammés, des rencontres en catimini, le tout émaillé de repas fins puisant au nec plus ultra de la gastronomie française… Mais la gastronomie n’a pas suffi pour retenir monsieur Trump, surtout que les parisiens lui ont réservé un accueil aussi mauvais que le temps, allant même jusqu’à ériger des poupées gonflables qui reproduisent le personnage avec la houppe blondasse, devenue sa marque de fabrique…

Parmi les thèmes abordés lors de ce forum, l’un d’eux s’intitule: “paix et sécurité”. L’association de ces deux termes est assez poignante, car révélatrice du véritable enjeu de la rencontre. Pour l’expliciter un peu plus, il faudrait imaginer le bloc occidental interpellant le reste de la planète: “vous devez être en paix pour garantir notre sécurité”. Car la paix en occident est acquise, ces messieurs ne le savent que trop bien. Ils ne se feront plus la guerre, du moins pas avant longtemps. La seule impasse dans laquelle ils sont enferrés est la suivante: comment jouir de la sécurité dans leurs pays, octroyer la paix au Yémen, en Libye, ou en Syrie, sans renoncer aux juteux marchés que les conflits leur procurent? Là, les choses se gâtent et le mot forum paraît impropre pour décrire le rassemblement débuté dimanche 11 Novembre ; il aurait mieux valu l’appeler marché pour la paix.

Il est vrai que ce dernier mot manque d’élégance, malheureusement, l’élégance ne s’accorde pas toujours avec la réalité des faits. Dans ce marché, la denrée “paix” et la denrée “sécurité” ne sont pas interchangeables. L’occident pourrait s’accorder “officiellement” à œuvrer pour la paix au Moyen-Orient, sa sécurité ne serait pas garantie pour autant. Désormais, la guerre a changé de visage, ce n’est plus armée contre armée que les individus s’affrontent, mais au moyen d’actes terroristes individuels, pas toujours revendiqués par Daesch ; actes aussi fous qu’imprévisibles. De tels actes marquent au fer rouge, des sociétés profondément inégalitaires. C’est contre la misère de sa condition qu’un jeune homme d’ici ou d’ailleurs, décide de se faire exploser au cœur d’une rue passante, à Berlin, Paris, ou…Melbourne. Nous avons accédé à une culture de l’acte terroriste, acte tout aussi désespéré qu’individuel et qui se décide au tréfonds d’une âme, tel un “non” ultime contre l’opportunisme financier et le libre échange, deux sangsues qui enserrent la planète et dont la seule devise est “le profit d’abord”.

Ces messieurs nos dirigeants auront certainement un beau “premier” forum. Ils se fendront d’allocutions et de décisions aussi ornementales que creuses. Grâce aux réseaux sociaux, ces allocutions parviendront, tel un écho, jusqu’au désert Libyen, ou aux portes de Hodeiba. Personne n’y prêtera attention: là- bas les vivants sont trop occupés à enterrer leurs morts.

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